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Vieux 02/01/2009, 18h18
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Vous voulez de mes nouvelles ?

De l’autre côté...

La pluie martelait le pare-brise de la DS. Avec l’averse, par cette nuit profonde, on n’y voyait goutte sur cette route de campagne, c'était le cas de le dire !
Au volant, Lazare pestait.

Bien qu’ayant dépassé la trentaine, il avait conservé l’allure d’un étudiant attardé : plutôt maigre, le visage allongé, le nez recourbé chaussé de petites lunettes rondes… Un chapeau mou informe dissimulait une partie de ses cheveux bouclés. Il avait quitté Paris depuis ce matin, et roulé toute la journée presque sans faire de pause. La fatigue commençait à se faire sentir…

Soudain, une silhouette se dressa en travers de la route ! La voiture freina brutalement, soulevant des gerbes d’eau. Il parvint cependant à s’arrêter in extremis... Lazare ouvrit vivement la vitre : « - je suis désolé, bredouilla-t-il, je ne vous ai vu qu’au dernier moment… Vous désirez que je vous dépose quelque part ? »

Pas de réponse. Ni le moindre geste. Il observa l’homme : grand, massif, enveloppé d’un long manteau noir… La pluie ruisselait sur son chapeau à larges bords. Son visage était en partie dissimulé dans l’ombre mais ses yeux paraissaient briller d’une lueur inquiétante.

En lui-même, Lazare se félicita que le géant ne donnât pas suite à son invitation… Il reprit :
« - Je cherche la demeure de monsieur Montbrison, l’industriel… Vous pouvez peut-être m’indiquer la route ?
Sans mot dire, l’homme en noir pointa une direction du doigt.
- Heu… merci… »

La voiture redémarra. Lazare regardait le colosse taciturne rétrécir dans le rétroviseur. Il restait immobile sur le rebord de la route, semblant le fixer…
« - Quel zombie ! » pensa-t-il.
S’il avait pu voir la main gauche que l’inconnu avait pris soin de dissimuler à son regard, il aurait pu constater comme une malformation : elle semblait palmée.



La route céda la place à un chemin boueux. La pluie redoublait encore. Les branches des arbres masquaient le ciel, sans pour autant faire écran au déluge… Soudain, elles s’écartèrent et une structure blanchâtre se détacha dans l’obscurité, évoquant les côtes à nu d’un animal gigantesque… La voiture s’en approcha…

Il s’agissait des poutres d’acier d’un pont. Elles marquaient l’entrée d’une propriété privée dont « l’accès est interdit au public », comme le stipulait un écriteau sur la droite du chemin. La mousse des marais avait partiellement dévoré les montants. On aurait dit des lambeaux de chair accrochés à un tendon. Le passage était tellement étroit que deux hommes ne pouvaient l'emprunter de front. Lazare dû, à contrecoeur, garer là son véhicule et marcher sous la pluie en direction de la passerelle. Il s'aperçut alors qu'une seconde lui succédait, puis une troisième, et encore une autre, formant une longue ligne brisée qui balafrait le marais… Il s’engagea sans remarquer une caméra qui pivotait pour suivre sa course… La pluie résonnait sur le tablier...

L'obstacle franchi, l'averse se calma brusquement… Un silence oppressant succéda au staccato des gouttes de pluie... Brisé soudain par un aboiement. Lazare ralentit l’allure. Il aperçut alors deux hommes en imperméables, armés de fusils… L’un d’eux tenait un chien en laisse. Ils s’approchèrent. Le premier le dévisagea d'un regard inquisiteur.

« - Qui êtes vous ?
- Je m’appelle Lazare Vallois… C’est la Fondation qui m’envoie… M. Montbrison m’attend…
- Je suis au courant, suivez toujours la même direction et ne vous en écartez pas. Le château se trouve au bout du chemin.
Le chien grogna.
- La paix, Kaïser ! lui ordonna son maître.
- C'est un berger allemand ? demanda Lazare.
- Oui. Pourquoi ?
- Pour rien.
L’homme hocha la tête et l’invita d’un geste à poursuivre sa route…
- Décidément, ils sont accueillants dans ce bled ! » maugréa le jeune homme…

Enfin apparut devant lui la résidence de Montbrison… Une grande demeure ancienne. A peine eut-il le temps d'arriver qu’une voix retentit à son approche :
« - Donnez-vous la peine d’entrer M. Vallois, M. Montbrison vous attend.
Lazare distingua une silhouette féminine qui se découpait dans l’embrasure de la porte…
- Je suis la secrétaire particulière de M. Montbrison… Si vous voulez me suivre… »
Elle devait avoir une petite trentaine… mais son tailleur strict et sa coiffure - ses cheveux bruns étaient rigidement plaqués en arrière - la vieillissaient. Son visage était fin, des traits harmonieux, mais qui affichaient une expression sévère. Elle n’était décidément pas du genre chaleureux. Au diapason du reste. Il s’engagea dans le hall de l’hôtel particulier…

La pièce était chichement éclairée. De grandes ombres se découpaient sur les murs. Ils prirent l’escalier… Lazare risqua un œil sur les portraits accrochés le long du passage… Ils représentaient des hommes aux visages sombres. Tous dans la force de l’âge. Et tous affectés de la même malformation à la main gauche…
« - Les ancêtres de M. Montbrison ?
- Non. Ceux des anciens propriétaires. M. Montbrison a acheté le château et toutes les terres environnantes… »
Ils n’échangèrent pas d’autres propos.

Après avoir traversé un long couloir, elle se dirigea vers une porte et frappa.
« - M. Vallois est arrivé monsieur…
Une voix irritée lui répondit :
- Hé bien, qu’il entre ! »

Lazare pénétra dans une vaste salle, plongée dans la pénombre. Devant lui, Montbrison, l’entrepreneur, l’attendait… assis dans une chaise roulante ! Lazare fut saisi par le contraste entre son apparence et les photos de lui publiées dans la presse… Il portait alors bien la cinquantaine : le sourire carnassier, la mèche au vent, il était l’incarnation du winner à la française… Rien à voir avec cet infirme recroquevillé dans son siège et enveloppé dans une robe de chambre… le visage émacié, la bouche sévère, les yeux cachés par des lorgnons noirs…
Un vieillard !

« - Vous avez mis le temps !
- La route était mauvaise… commença Lazare.
L’homme l’interrompit sèchement :
- Je n’ai que faire de vos excuses… Si j’ai fait appel à vous, c’est sur la recommandation d’un ami… Je n’ai pas l’habitude de porter crédit aux histoire de bonnes femmes… (il se servit un verre, sans même en proposer à Lazare) pourtant… (il vida son verre.)
Silence.
- Si vous commenciez par me raconter ce qui vous arrive…



« - Je suis un enfant du pays, comme on dit… Je me suis fait tout seul et ça a suscité pas mal de jalousies, croyez-moi ! Quand j’ai décidé de rentrer avec en tête un fabuleux projet immobilier pour transformer ce marécage en un complexe hôtelier de grand luxe, je m’attendais bien à me heurter aux habituels écologistes et à tous ces intellos bobos amoureux de la nature… mais pas à ceux-là…
- Ceux-là ?
Montbrison marqua une pause…

- Ils sont venus me trouver alors que je supervisais le début des travaux… Ils étaient trois… Habillés pareil : de longs manteaux noirs, des chapeaux à larges bords, noirs également… On les aurait cru sortis du Moyen-Age… Celui qui ouvrait la marche était de loin le plus vieux : vouté, d’une maigreur squelettique, ça se voyait à ses poignets, il s’appuyait sur un grand bâton noueux et son visage était crevassé de rides… Et sa voix, sa voix… éraillée… On aurait dit le son d’un gant de crin qu’on frotte sur une plaque de métal… Les deux autres qui se tenaient en retrait étaient nettement plus grands que lui, et larges d’épaules, le menton carré… Ils n’ont pas dit un mot tout le temps de l’entretien.

C’est quand il s’est approché de moi que j’ai réalisé que le vieillard était aveugle : ses pupilles étaient blanches comme de la craie… Pourtant, il avait l’air de se déplacer sans aucune gêne… Je me souviens parfaitement des paroles qu’il a prononcées. Il a dit…
« - Vous ne devez pas faire cela M. Montbrison. Vous transgressez l’ordre des marécages. »

L’ordre ?… Je lui ai répondu que tout était parfaitement en ordre ! J’avais toutes les autorisations, celle de la région, celle du département, celle de la D.D.E., celle de la préfecture… Que tout était parfaitement en règle et que personne ne me prendrait en faute !
Mais il ne s’agissait pas de cela…

Il m’a alors parlé de lois biens plus anciennes qui régissaient le marais ! Et que les habitants – Qui ? Les grenouilles ? - n’accepteraient de laisser violer… Il fallait soi-disant « respecter leur domaine… »

Je leur ai ri au nez, vous pensez. J’avais bien compris que j’avais affaire à une bande de cinglés ! Et je leur ai ordonné de déguerpir immédiatement… D’ailleurs, le contre-maître et quelques ouvriers s’étaient approchés, attirés par les éclats de voix… Et prêts à me donner un coup de main au cas où la discussion s’envenimerait… Alors, ils n’ont pas insisté… Ils se sont détournés mais le plus vieux m’a lancé un « Vous le regretterez ! » lourd de menaces… »



« - Et vous les avez revus ensuite ? interrogea Lazare…
- Non. Sur le coup, je n’ai même plus prêté attention à l’incident… C’est peu de temps après que j’ai commencé à éprouver de curieux malaises… Des sensations de vertige… d’étouffement… De plus en plus aigües à mesure que je m’éloignais du marais ! Puis j’ai commencé à perdre mes cheveux… Je me déshydratais ! J’ai consulté de nombreux spécialistes qui n’ont trouvé aucune explication rationnelle. Le seul moyen de calmer mes crises était de revenir au marais…
J’y ai acheté un manoir et m’y suis réfugié.
On n’y accède pas facilement.
Les méandres du marais forment un véritable labyrinthe, impossible à franchir… sauf en empruntant les passerelles. Elles sont tellement étroites qu’on ne peut s’y engager à deux de front. Ce réseau m’a paru être une ligne de défense efficace. Personne ne peut le franchir assez vite sans être vu. Pour l’améliorer, j’y ai même fait installer des caméras.
Mes sentinelles de métal avaient désormais des yeux ! Je leur faisais même plus confiance qu’à mes gardes du corps... Mais je pense que j’avais tort : si elles forment une barrière protectrice, elles peuvent aussi devenir les barreaux d’une cage. J’ai l’impression d’être dans un piège dont les mâchoires se sont refermées.

Ici, j'ai trouvé une rémission...
Mais pas la guérison…
C’est pourquoi lorsqu’on m’a parlé de vous, de votre… agence…
- Fondation… corrigea Lazare…
- Agence ! Fondation ! Il s’agit bien de ça ! Je suis prisonnier de ce foutu marais ! Je vis retranché ici, je paie une petite armée de vigiles et je m’y sens assiégé ! Et vous, vous pinaillez sur les mots ! Que me proposez-vous concrètement, monsieur Vallois ?
- Pour l’instant ? Attendre, je ne vois que ça… »



Ailleurs…

L’homme noir, celui qu’avait croisé Lazare un peu plus tôt, pénétra dans une chaumière… Là, assis près de l’âtre, un vieillard aux yeux crayeux l’attendait… Un bâton noueux posé près de lui…
« - Tu avais raison, père, un homme l’a rejoint… Peut-être sait-il que c’est pour ce soir ?
Le vieil homme remua les braises avec un pique-feu puis répondit d’une voix rocailleuse…
- Non… Il peut se douter mais il ne peut pas savoir… Qui que ce soit, il arrive trop tard… En franchissant les passerelles, il est entré dans la nasse… Le vrai maître des marécages va maintenant assouvir sa colère… »

Plus loin, au cœur du marais, une forme massive s’agitait, soulevant la vase et faisant ployer les roseaux…



Résidence de Montbrison…

La secrétaire de l’industriel accompagnait Lazare jusqu’à la porte de sa chambre…
« - C’est culotté de votre part de lui tenir tête… Il aurait pu vous fiche dehors, pluie ou pas.
- Je ne crois pas… Il est aux abois… Il doit penser que je suis sa dernière chance… Dites-moi, il a toujours été aussi irascible ?
- Non, avant il se contentait d’être ordinairement odieux ! répondit-elle en tournant les talons… »

A l’extérieur, la pluie redoubla brutalement… Un chien se mit soudain à aboyer…
« - La paix ! lui ordonna son maître… Qu’est-ce qui te prend ? »
En réponse, l’animal gémit plaintivement et s’enfuit à travers le parc.
« - Kaïser ! Bon sang, qu’est-ce que tu as ? »
Le hurlement de l'acier tordu suivi d'un brusque fracas lui fit tourner la tête en direction des passerelles…
« - Qu’est-ce que ?… »
Lampe à la main, l’homme courut vers l’origine du bruit… Le spectacle qu’il découvrit le saisit de stupeur… Les poutrelles tordues se découpaient dans le noir… Recroquevillées… De grands doigts décharnés, recourbés comme pour griffer ou agripper ceux qui voudraient approcher… Il n’y avait plus de tablier… Arraché par une main invisible…
« Nous voilà coupés du monde… » murmura-t-il…



Dans sa chambre, Lazare sursauta et se redressa dans son lit. Il entendit des clameurs : « Par ici ! ça venait de la chambre de M. Montbrison ! »
Il chaussa ses lunettes, enfila sa veste de pyjama et sortit dans le couloir. Là, se trouvaient la secrétaire en robe de chambre, bouleversée, les mèches de ses cheveux défaits encadraient son joli front, et un domestique accompagné de deux vigiles qui s’apprêtaient à pénétrer dans la chambre de l’industriel…
Les hommes entrèrent, lampe électrique en main. La pièce était plongée dans l’obscurité. Tout était sens dessus dessous. La pluie pénétrait dans la chambre : la porte fenêtre avait été enfoncée de l’extérieur, ainsi qu’une partie du mur… Les rideaux volaient au vent…

« - Qu’est-ce qui a bien pu faire ça ?
- Qu'est devenu le patron ?
La secrétaire se tourna vers Lazare.
- On l’a enlevé !
- C’est comme si le marais l’avait pris… » répondit-il, songeur…
Le petit groupe contemplait la chambre dévastée… Perplexe. Personne ne prêta attention à la forme menue qui se dissimulait dans un coin de la pièce… Celle d’un batracien terrifié.

Fin
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Vieux 16/01/2009, 14h31
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J'aime bien : le style me plaît et l'atmosphère dégagée est assez intéressante. Ouaip, j'aime bien.
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  #3  
Vieux 17/01/2009, 15h45
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Merci.
(Et aussi merci d'avoir un remonté le topic.)
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Vieux 19/01/2009, 10h45
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J'aime bien aussi, une ambiance très Lovecraft.
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Vieux 26/04/2009, 17h58
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« Je devine dans l'obscurité la reptation des tentacules dans ma direction.
Le sifflement dans ma tête se fait de plus en plus aigu.
On me surnomme Boute-feu.
Si je ne réagis pas très vite, je vais mourir. »

La Salamandre.
(D'après une idée de Bloody Mary.)

Heathrow, aéroport de Londres, 24 heures plus tôt.

Difficile de voyager lorsqu'on n'a plus de visage.
Les douaniers n'aiment pas trop.
Dans mon cas, mes employeurs m'ont fourni un passeport anthropométrique.
Un laisser passer dûment estampillé qui me permet de me déplacer sans encombre dans n'importe quel pays de l'Union.

Je m'appelle Marc Pyron.
Ce n'est pas mon vrai nom.
Mon ancienne identité a brûlé avec mon visage lors d'un fatal accident.
Désormais, mon corps est entièrement enveloppé de bandes velpeau. Brûlé et cautérisé par miracle.
J'ai retiré de cette douloureuse expérience un don qui m'a valu d'être remarqué par la Fondation : je peux contrôler le feu... ça m'a valu un emploi d'agent sur le terrain.

« Monsieur Pyron ? »
John.
Mon contact.
L'élégance affectée d'un banquier de la city et la précision d'une montre suisse.
« C'est bien moi. On vous a fait un portrait d'après nature ou on vous a juste dit de chercher une momie en imper ? »
« Ma voiture nous attend. »

Nous prenons place.
La Rover sent le cuir neuf.
John me tend un dossier.
Sur la couverture figure un nom inscrit au marqueur.
Flemming.

James Flemming.
Brillant biologiste de réputation internationale.
Sérieux candidat pour un Nobel.
Retrouvé mort, broyé, dans les décombres de son laboratoire situé dans la banlieue de Greenwich.
Le rapport du coroner mentionne l'écrasement de la cage thoracique et la rupture de la colonne vertébrale...
Fichtre !

« Le laboratoire a été mis sens dessus dessous, le vol était peut-être le mobile ? »
« De documents alors ? Il ne conservait aucun objet de valeur chez lui... Et puis, ça n'explique pas le mode opératoire si singulier du crime : pourquoi tuer de cette manière ? Et comment ? Aucun homme n'est assez fort... »
« Un animal alors ? Je lis qu'il y a une serre attenante au laboratoire... »
« Plantes, uniquement. Pas de boa constrictor ni d'orang outan... Au temps pour monsieur Allan Poe. »

La pluie commençait à frapper le pare-brise. Les essuie-glaces se mirent en action, rythmant le trajet de leur ballet monotone.

Machinalement, j'allumais une cigarette.
John s'apprêtait sûrement à m'en faire le reproche mais ses paroles s'étouffèrent subitement lorsqu'il réalisa que je l'avais allumée sans briquet ni allumette...
La flamme était née au sommet de mon pouce puis avait disparu.
Il me regarda et articula : « Ce n'est pas très bon pour la santé... »
Le genre de remarque qu'un grand brûlé peut apprécier. Et venant d'un type qui vivait encore dans sa garçonnière avec sa mère-grand, par dessus le marché. Par égard pour mon hôte, je commandais à ma cigarette de s'éteindre.

« Est-ce qu'on lui connaissait des ennemis ? »
« Hé bien... Suivant les personnes, on a des sons de cloches très différents : d'aucuns disent qu'il était affable, courtois, et d'autres le dépeignent comme un mégalomane tyrannique... Tout semble avoir basculé après le décès de son épouse. Il a plaqué brutalement l'enseignement à l'université et s'est retiré chez lui où il a poursuivi seul ses recherches. Apparemment, il a trouvé des sponsors privés. Ses travaux avaient d'ailleurs suscités de vives critiques de la part du monde scientifique : il voulait croiser l'ADN d'êtres vivants avec des végétaux. Manifestement, il se moquait pas mal de la déontologie et des principes de précautions. Vous savez de quel sobriquet ses collègues l'avaient affublé ? »
« Dites voir... »
« Frankenstein. »

Banlieue de Greenwich, deux heures plus tôt.

« Frankenstein. »
J'y repensais en pénétrant dans la villa abandonnée. Les scellés n'étaient pas un problème. La pièce que Flemming avait aménagée en laboratoire était au rez de chassée. Elle communiquait avec la serre, à l'arrière de la maison. Une vraie jungle tropicale en miniature. Au centre de la serre se trouvait un bassin dans lequel stagnait une eau sombre. La terre grasse semblait avoir été remuée tout autour.
Le laboratoire retint davantage mon attention. Meubles renversés, éprouvettes brisées, feuilles de notes dispersées... Je sentais des traces de chaleur résiduelle. Un autre de mes talents. Je m'accroupis au milieu de la pièce et me concentrais pour isoler ces traces.
Je percevais le décor comme s'il était enveloppé d'un voile mauve... Des formes rouges, jaunes et blanches s'y mouvaient, plus ou moins intenses... je distinguai plus nettement l'empreinte de deux corps - deux hommes pensai-je – l'un, plus massif, dégageait plus de chaleur que son compagnon – et je voyais leur parcours dans cette pièce, comme sur un film au ralenti dont toutes les images seraient projetées simultanément sur un écran... Une fouille en règle qui avait eu lieu après le passage des policiers dont la signature thermique s'estompait de plus en plus. Ils étaient venus récemment. Peut-être les bailleurs de Flemming qui voulaient récupérer les résultats de leurs investissements.
J'ouvris les yeux.
Le soir était tombé.
J'étais seul.

Banlieue de Greenwich, maintenant.

La tête me tournait.
Ça m'arrivait parfois après ce type d'exercice.
J'aperçus un objet blanc sur le sol.
Je me penchai pour le ramasser : c'était une feuille de papier griffonnée de formules... Je voulus m'éclairer pour mieux lire et mis le feu au papier, comme si je n'avais plus le contrôle de ma flamme.
Là, c'était inédit. Je réalisai alors que la concentration de la pièce en oxygène avait augmenté, d'où mon ivresse et l'intensité de ma flamme. Puis j'entendis un bourdonnement de plus en plus fort... Comme...
Une voix de femme ?
Des craquements m'alertèrent... du fond de la serre, quelque chose bougeait, sortant du bassin lentement en accrochant ses tentacules végétaux aux rebords pour sortir et se diriger... vers moi !
Je parvins difficilement à me redresser. Le bourdonnement martelait mon crâne. Comme une voix féminine qui m'appelait... C'était donc ça que Flemming avait bricolé seul dans son labo : une plante avec de l'ADN humain ! Une synthèse d'animal et de végétal... Une pensée me glaça encore plus l'épiderme : « et ce cinglé s'est servi de l'ADN de sa femme ! »
J'essayai de contenir la panique qui me gagnait.
Lentement, la créature poursuivait sa reptation dans ma direction.
L'air était saturé d'oxygène. Si j'utilisais ma flamme, je risquais moi-aussi d'être déchiqueté par la déflagration.
Le contact d'un tentacule avec ma cheville me décida. Le monde s'embrasa soudain avant de sombrer dans l'obscurité.

Les flash rouges et bleues des véhicules des pompiers me réveillèrent. Je pris conscience qu'on s'affairait autour de moi. Visiblement, je ne m'en tirais pas trop mal, éjecté au dehors par l'explosion... Je n'avais rien de cassé. Je me redressai et contemplai la villa – et la serre – en train de flamber. Plus aucune trace de l'invention de Flemming. Mon rapport ne plairait pas à mes chefs, je n'avais aucune preuve matérielle pour étayer mes déclarations. Les circonstances de la mort de Flemming resteraient obscures.
« Vous allez bien ? », s'enquit John.
« Aussi bien qu'on puisse aller après avoir été projeté à plusieurs mètres par une explosion », répondis-je.
Il sourit.
« La police désirait connaître la raison de votre présence sur une scène de crime, mais j'ai arrangé ça. Il n'empêche que l'incendie sera plus difficile à leur faire avaler... Je crois que l'avocat de la Fondation ne va pas chômer. Venez. Rentrons maintenant. »
Il m'aida à me remettre sur pieds. Finalement, mes blessures n'étaient que superficielles.
« Voulez-vous fumer ? », me demanda-t-il.
« Non merci. Mauvais pour la santé. »
La nuit se teintait de rouge tandis que nous nous éloignions...
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Dernière modification par zaitchick ; 18/05/2009 à 14h30.
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Encore une fois un texte simple et efficace. Une réussite.
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Oui, une lecture très plaisante. Tout en simplicité et efficacité.
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Matin gris.



Patrick, la petite trentaine, est allongé sur son lit, dans la chambre d’un petit meublé du centre-ville. C'est le soir. Il fume en regardant pensivement s’élever les volutes… Il ne s’est pas rasé aujourd’hui. Son nœud de cravate est déserré et, comme il a dormi tout habillé, ses habits sont froissés… Perdu dans ses pensées, il songe à son nouvel emploi. A côté, sur la table de chevet, une feuille de papier sur laquelle il a griffonné quelques mots :

DEMAIN SEPT HEURES ENTREPOT.

La Mercedes roule lentement au milieu des entrepôts déserts de la zone industrielle. Le jour est à peine levé. Il fait gris. D’ailleurs, tout est gris : le ciel, la rue, les bâtiments... Même la voiture est grise. A côté de Patrick, Marcel conduit. Il a la cinquantaine joviale et rebondie. Et dégarnie aussi... Les cheveux poivre et sel qui lui restent sont ramenés en arrière et noués en une courte queue de cheval sur la nuque. Il porte de petites lunettes rondes aux verres fumés. Forte carrure quand même. Enveloppé dans un imper mastic, il parle à son passager, tout en conservant son attention sur la route.

-T’es nerveux, hein ? C’est ton premier job pour l'agence ? T’étais dans quoi, avant ?
-J’ai fait cinq ans d’armée… Et puis j’ai un peu bossé dans le gardiennage pour une boite qui a fermé… Après, des petits boulots, par-ci, par-là.

Silence.

Le jeune homme n’a pas très envie de s’étendre sur son pédigrée.
Sait-il seulement dans quoi il met les pieds ?
Marcel, loquace, reprend :
… Tu sais, t’es pas obligé de t’habiller tout en noir. ça, c’est bon pour le folklore. Quand on est sur le terrain… (il s’interrompt.) Ah ! On arrive.

La Mercedes se gare sur un parking désert, devant l’entrepôt en apparence banal d’une compagnie frigorifique. Marcel coupe le contact.

Le samedi matin, personne ne travaille ici... On aura la paix. Les trente-cinq heures, ça a du bon, commente-t-il, sourire en coin.

Les deux hommes descendent du véhicule...
-Dans le coffre, il y a un sac de sport, poursuit Marcel, et dedans, il y a de quoi nous changer… et de quoi travailler.

Il entre à l’intérieur du bâtiment laissant à Patrick le soin de sortir le sac du coffre. Faut savoir déléguer. Patrick lui emboite le pas. A peine a-t-il franchi le seuil qu'il s’immobilise. Il reste cloué de stupeur par le spectacle qu’il découvre...

Devant lui renâcle un splendide étalon . Sa blancheur le rend presque lumineux dans la pénombre du hangar. L’animal s'ébroue, secoue nerveusement sa crinière puis renâcle de nouveau... Il est entravé par une chaine. On l'a muselé aussi. Et son front est orné…

D’une corne ?!? Une corne torsadée et… naturelle ?

Patrick ne parvient pas à articuler…
- C’est ?…
- Ouais… confirme Marcel… C'est. C’est une licorne. Une vraie. Et tu comprends bien que ça n’a rien à faire là. ça n’existe pas dans la vraie vie, des trucs pareils !
- Mais comment elle est arrivée là ?
- La faute au Seigneur des Anneaux… Tu sais, leur putain de trilogie, là, au cinéma... ça et Harry Poteur...

Tout en parlant, Marcel s'est penché vers le sac. Il en examine le contenu sans plus se soucier de son compagnon. Il farfouille, en sort une scie à métaux puis continue à farfouiller, comme s’il cherchait quelque chose de précis…

Enfin, il daigne reprendre :
- Avec les films, il y a eu… comment on dit déjà ? Un engouement ! C’est ça ! Un « engouement » pour les jeux de rôles. Chez les étudiants surtout… (Z’ont qu’ça à foutre, ces petits cons !) Et tu sais comment c'est avec certains jeunes, quand ils sont toqués de magie et de trucs ésotériques... ça peut aller très loin… Va-t-en savoir où ils sont allés fourrer leur nez pour trouver des formules magiques qui fassent vrai… Enfin bon, on sait pas comment y se sont démerdés mais ils ont réussi à faire apparaître... ça. Tu te rends compte ? Ces petits cons ont réussi à ouvrir un passage entre notre monde et… va-t'en savoir quoi ! Et ça, ç’en est sorti… Et puis quand le passage s'est refermé, ben... c’est resté.

Il se redresse, l'index accusateur pointé en direction de l'animal, et continue sur un ton exalté :
- … Et ça, dans un monde régi par le CAC40 et le Dow Jones, ça n’a rien à foutre là ! On veut bien croire à Dieu, aux miracles... à la rigueur, mais les licornes, les chimères ou les manticores, ça non ! T’imagines le bordel si le bon peuple s'aperçoit que des prodiges pareils sont possibles ? Si les miracles deviennent quotidiens, si l’irrationnel devient la norme, y a plus d’économie, plus d’Etat, plus d'Eglise, plus d’autorité, plus rien ! Aucune institution ne peut résister à un bouleversement pareil, aucune ! Et c'est le bordel qui s'installe ! Et le bordel, nos patrons n’en veulent pas. Ni leurs commanditaires. On est déjà suffisamment emmerdé avec les changements climatiques sans devoir, en plus, gérer les lutins et les farfadets ! (Il fixe la licorne...) Tant que cette chose existe, elle représente un danger.

Pour toute réaction, l'animal secoue la tête, puis il s'approche et tire sur sa chaine... Il marche alors en décrivant un cercle aussi large que peut le lui permettre son entrave. Marcel s'en détourne. Il regarde Patrick et poursuit.
- ... Notre boulot, à nous, c’est de veiller à ce que rien ne dérange l’ordre établi. Alors, s'il y a des passages qui s'ouvrent, hé bien... on les referme. Et on veille à ce que plus personne ne les rouvre ou n'en ouvre d’autres. Et on fait disparaître toute trace de leur existence, y compris tout ce qui a pu en sortir. Tu piges ? C’est pour ça qu’on nous paye. Pas pour se pavaner en costume noir mais pour mettre les mains dans le cambouis.

Il se remet à fouiller dans le sac puis il en sort un objet qui ressemble à un pistolet (sourire de satisfaction.)
- C’est quoi ?
- Un truc qu’on utilise aux abattoirs. A air comprimé. Un coup derrière l’oreille, un seul, et ça perfore le cerveau. Rapide, propre... et indolore. Notre job, après, ce sera de découper le corps en morceaux et de tout stocker dans la chambre froide là-bas, au fond. Après, les ouvriers de la boite n’auront plus qu’à traiter la viande… Ils ne se douteront même pas de sa provenance.
- La traiter ? Qu'est-ce que ça veut dire, la traiter ?

Sans rien répondre, Marcel tend à son compagnon un cylindre de métal...
- Mais ?! C’est une boite de pâtée pour chien, ça ? !
- Et alors ? Ben, fais pas cette tête... ça ne leur fera pas de mal aux clebs, va. C’est sain et garanti sans OGM (clignement d'œil complice.) Bon… On s’y met ? On a pas tout le week-end… Ah ! Fais gaffe… Elle est carnivore. C’est pour ça qu’on l’a muselée. (Se tournant vers la licorne : ) saloperie, va !

Il s'approche ensuite doucement en lui parlant à voix basse... « Viens ma toute belle. N'aie pas peur. Tonton Marcel, c'est l'homme qui cause à l'oreille des licornes. » La créature n'esquisse même pas un mouvement de recul. Elle semble calme, curieuse. Marcel est un professionnel confirmé. Tout va très vite.


Le soir tombe sur les entrepôts. Leur besogne enfin accomplie, les deux hommes sortent après s'être changés - Marcel est très rigoureux sur la propreté de son véhicule. Puis ils rangent en silence leurs affaires dans le coffre avant d'embarquer, toujours en silence, dans la voiture… Marcel met le contact. Patrick est à la fois fourbu et pensif…

- Dis-donc, demande-t-il, à part nous, qui a vu cet animal vivant ?
- Ben, l’équipe qui s’est chargée de sa capture… Elle les a pas mal fait courir d’ailleurs, cette espèce de charogne. Elle a même presque bouffé la main d’un de nos gars, tu vois un peu le rodéo ?
- Non, je pensais aux étudiants… Les rôlistes qui l’ont amenée ici.
- Ah, les petits cons ? De ce côté-là, y a pas à s’en faire, rassure-toi. On a tout d'abord commencé par s’occuper d’eux et puis après, on a bien nettoyé leur piaule de fond en comble. Plus de trace. Nickel.
- Oui, mais eux ? Est-ce qu’ils se tairont ?
- Ah, pour ça oui, ne t’inquiète pas... Ils ne risquent par de manger le morceau… Ah ah ah… Qu’est-ce que tu crois qu’il y avait dans la boite que je t’ai montrée ? …
Ben, qu'est-ce que t'as ? T’en fais une tête.
(…)
Hé !?! Avertis quand t'es malade ! C’est moi qui nettoie, nom d’un chien ! Non, mais regardez-moi ce travail !
Ah, C'est du joli !
Tu vas avoir du mal à le ravoir, ton beau costume noir, « Man In black » !

FIN
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Ricochets

Ricochets


Lundi. 7 heures.
Comme d'habitude, ce matin-là, il marchait vers sa voiture, sans se presser, sa mallette à la main. Une lumière rasante filtrait à travers les nuages gris. La rue s'animait mollement. D'un doigt, il élargit le col rigide de sa chemise, trop serré par sa cravate. Son pas régulier l'amena à proximité de son véhicule, garé là, comme d'habitude. Il s'arrêta, et posa sa mallette. Il sortit son téléphone portable de la poche intérieure de sa veste et composa prestement le numéro de son domicile. Il ne réagit pas quand retentit la détonation qui assourdit tout le quartier. Puis, indifférent à l'agitation provoquée par le vacarme, il sortit son trousseau, introduisit la clé dans la serrure, l'actionna, ouvrit la portière, ramassa sa mallette (il ne fallait pas l'oublier), s'engouffra prestement dans l'habitacle, referma et, sans se détourner, mis le contact.


Ce même lundi, trois quart d'heure plus tôt.
Elle l'entendit entrer. Comme d'habitude, depuis six mois, chaque matin entre six heures et six heures et quart, il passait prendre une chemise propre, repassée par l'aide-ménagère. Six mois qu'il découchait et résidait à l'hôtel, deux rues plus loin. Six mois qu'elle le trompait, ouvertement maintenant, chaque nuit. Elle prenait soin à ce que son amant soit parti quand il arrivait. Cela ne posait pas de problème, José (il s'appelait José, son amant), était matinal. Jean (il s'appelait Jean, son mari) passait dans le couloir, sa mallette à la main, sans un regard vers la cuisine où elle était assise, buvant son café, en fumant. Il détestait cette manie qu'elle avait de fumer à l'intérieur de l'appartement. Surtout à table. Mais elle n'en avait cure. Aujourd'hui, elle avait choisi de le provoquer. Elle savait qu'il sentait son regard appuyé sur lui quand il passait dans le couloir, devant la cuisine, comme d'habitude depuis six mois. Elle savait qu'il devinait son sourire ironique. Il continuait cependant à faire comme si.
Il était dans la chambre, devant la penderie, face à la glace, essayant de garder une contenance en faisant son nœud de cravate, toujours trop serré, et ce col, trop rigide... Il se figea lorsqu'il la vit se refléter dans le miroir, un sourire éclatant, des perles blanches dans un écrin grenat... Et son regard, la lueur ironique de ses yeux bruns clairs... Il se retourna. Elle s'approcha de lui, le toisa. Derrière elle, le lit, les draps encore défaits. Toujours ce sourire... insupportable ! Il sentait son sang bouillir. Il sentait ses mains se crisper. Il sentait la cravate dans ses mains...


Ce même lundi, quatre heures plus tôt.
José était un besogneux. Mais c'était pour la bonne cause. Il savait comment provoquer la montée du plaisir chez Mylène. Mylène, c'était son nom à elle. Il la travaillait, longtemps, en douceur, progressivement, puis plus intense, crescendo... Il ne la décevait jamais, pas depuis ces six derniers mois où toutes les nuits leur appartenaient... Il fallait juste libérer la place au petit matin, avant l'arrivée de l'autre, Jean, c'était le nom du cocu. Il venait chercher une chemise propre avant de se rendre au bureau. Il ne voulait pas que ça se sache, alors il faisait comme si. José s'en foutait. José était un matinal. Dans son jeune temps, il avait eu intérêt à l'être, pour lever le camp avant qu'on vienne le chercher. José avait connu une jeunesse agitée dans son Pays Basque natal.
Mylène se cambrait, respirait fort, lui griffait le dos emportée par son plaisir et poussait un cri silencieux. Puis son corps retombait. José se mettait alors sur le côté tandis qu'elle allumait une cigarette. (Cette manie qu'elle avait de fumer au lit, déjà que dans la cuisine...)
« - Tu l'as fait ?
Silence.
- Tu l'as fait ?
Elle insistait. José se taisait.
    • Tu l'as fait, oui ou merde ?!
    • Je l'ai fait, oui, merde. »
Il reprit : « Et c'est une connerie. On te soupçonnera, on NOUS soupçonnera !
- T 'as la trouille, hein ? Personne ne fera le lien entre toi et moi, personne ne sait qu'on se fréquente : ici les voisins se mêlent de leurs affaires et la concierge, c'est un digicode. Tu sais dans quoi Jean travaille ? Dans son métier, on se fait des ennemis, de sérieux ennemis. Un client qu'il aura mal conseillé... Les flics n'auront qu'à secouer le premier réverbère pour voir tomber les coupables possibles. »
Silence.
« - Je ne sais pas monsieur l'inspecteur, il était très secret, il ne me disait jamais rien sur ses affaires... Oh mon dieu, quand je pense que j'aurais pu...
- Ça va ! Ça va ! N'en rajoute pas. Demain... Enfin, ce matin, tes soucis seront envolés. Éparpillés, même.
- Cinq ans que je vis avec ce pourri, que je le supporte !... Trop orgueilleux pour divorcer, jusqu'à me laisser avoir des amants sous son propre toit ! Six mois qu'il découche, qu'il dort à l'hôtel, en attendant que je me lasse, que je revienne... Mais je ne reviendrai pas ! Tu sais qu'il a une grosse assurance-vie ? Une chère, avec le métier qu'il fait... On attend que ça se tasse et, à nous le pactole. Je vais voyager. On voyageait jamais avec lui. Ça te tente, Monaco, la Suisse, la Grèce, l'Espagne ?
- Non. Pas l'Espagne... »


Huit heures plus tôt, dimanche.
Mylène avait posté une lettre pour l'étranger. Pour l'Espagne. Elle indiquait au destinataire les coordonnées exactes de son amant. Pour les voyages, mieux vaut seule que mal accompagnée.


Ce lundi, un quart d'heure plus tôt.
Les mains de Mylène se figèrent et retombèrent mollement. Jean avait serré sa cravate très fort autour de son cou. La colère et la tension retombaient. A peine un tremblement, un frisson. Le cou de Mylène marquait un drôle d'angle. Sa langue dépassait. Une grosse limace violette entre ses lèvres grenat. Jean se passa la cravate autour du cou, machinalement, à peine gêné par son col trop rigide. Quoi faire ? L'aide-ménagère ne débarquait pas avant neuf heures. Il avisa le téléphone antique dans le couloir. Une pièce de collection dont il s'était entichée. Il trouvait que ça apportait un cachet à l'appartement. Il dénuda les fils, traîna le corps à proximité puis ouvrit le gaz dans la cuisine avant de sortir prestement. Sans oublier sa précieuse mallette. Il laissait dix bonnes minutes au gaz pour se répandre.


Dépêche AFP.
Lundi 15 novembre 2010.
DEUX EXPLOSIONS COUP SUR COUP DANS LE VIIIe ARRONDISSEMENT DE PARIS.
Ce matin, aux alentours de sept heures, une explosion a dévasté l'appartement de Maître L., avocat d'affaires dans un important cabinet parisien, tuant sur le coup son épouse et, par miracle, ne blessant que légèrement deux septuagénaires, ses voisins immédiats. Maître L., lui même, a été tué cent mètre plus loin dans l'explosion presque simultanée de sa voiture. Aucune autre victime n'est à déplorer. La police penche pour un règlement de compte.
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Aujourd'hui, remise des prix du concours de nouvelles Mots Passants organisé par le rectorat à l'hôtel Océania de Clermont-Ferrand. Beaux prix, assez coûteux (livres, encyclopédie, bons d'achats...) Reçu deuxième (ce qui n'est pas mal) pour la nouvelle 40 ans. Le thème, "dès Potron Minet." Moi content.




QUARANTE ANS


Le radio-réveil s'alluma, comme chaque matin dès potron-minet. Rapidement, il coupa le son, se redressa doucement, jeta un regard sur la silhouette endormie à côté de lui puis se leva, tout doucement, sans faire de bruit. Il pénétra dans la salle de bain pour de rapides ablutions matinales, il ne fallait pas se mettre en retard. Il s'habilla sans perdre de temps. Dans la cuisine l'attendait sa besace, alourdie de son casse-croute, et une bouteille thermos, remplie de thé. Il prit le temps de se verser une tasse pour se réchauffer avant d'affronter la fraîcheur du matin. Il enfila son manteau – manquerait plus qu'il prît froid -, son cache-nez, son bonnet et sortit. Toujours doucement. Toujours sans faire de bruit.


Dehors, il faisait sombre. Sombre et froid. L'air était vif. Son pas aussi. Il rejoignit la station de bus. D'autres matinaux l'attendaient. Silencieux. Encore dans leurs rêves et pris dans leur routine de somnambules. La lueur des phares annonça le bus qui s'arrêta à leur hauteur. Dans un bruit pneumatique, la porte s'ouvrit. Ils se hâtèrent tranquillement de monter. Le bus démarra en lâchant une bouffée de gazole dans l'air matinal. La même routine, depuis quarante ans.


Le bus les libéra à la sortie de l'usine. Salut amical et mécanique au surveillant puis entrée dans le bâtiment. Vestiaire puis re-salut amical aux collègues, à l'équipe de nuit qui débauche, à la pointeuse qui tilte. Entrée dans l'atelier. Bruit assourdi des machines. Chacun à son poste. La même routine, depuis quarante ans. Pour la dernière fois.


« Alors, c'est aujourd'hui le grand jour ? » Sur le coup, il ne réagit pas. Il ne réalise pas qu'on s'adresse à lui. « Hé, Cyriaque, c'est aujourd'hui le grand jour ? » Oui, c'est à lui qu'on s'adresse. C'est José. Son copain José. Il a un grand sourire, large, franc... Avec ses deux dents de devant qui lui manquent, il paraît même encore plus large et plus franc. « Oui, c'est aujourd'hui » répond-il, comme en retournant chaque syllabe dans sa bouche, pour sentir leur goût avant de les expulser. « Ben, dis-donc, on dirait que ça ne t'enchante pas plus que ça » s'étonne José. « Ne me dis pas que tu vas regretter la taule ? » La « taule », c'est l'usine, l'atelier, son bruit, son rythme... Non, bien sûr, non. Il ne la regretterait pas. Il fit un signe de dénégation à José puis se retourna vers sa machine. L'ouvrage n'attendait pas. On ne les payait pas, après tout, pour discuter. « Sacré Cyriaque » dit José. « On en reparle à la pause. » Clin d'œil complice à travers les verres ronds et épais de ses grosses lunettes de myope. Avec son œil droit exorbité, son clin d'œil paraissait encore plus complice.


Cyriaque se retourna vers sa machine, attentif à ses frémissements, son bourdonnement familier, celui qu'il retrouvait chaque matin et qui l'accompagnait toute la journée. Il s'affairait... Non, on ne le payait pas à rien faire et il avait toujours mis un point d'honneur à mériter sa paye. Il avait éduqué ses enfants comme ça. Il avait des principes.


Le jour ne s'était pas encore levé au moment de la première pause. Il se rendit au vestiaire accompagné de José, récupéra sa besace et sa bouteille thermos dans son casier, et ils se rendirent dans le local pour se détendre quelques minutes et se restaurer. Comme d'habitude, il proposa à José de prendre une tasse de thé. Comme d'habitude, José refusa poliment. Comme d'habitude, José lui proposa un coup de chopine. Comme d'habitude, il refusa poliment. Du très bon rosé pourtant. Sourires complices. Et ouverts.


Le local n'était pas bien grand. Il y faisait tiède. Dans un coin, une cafetière glougloutait, juchée sur un tabouret. L'odeur du café – arabica – flottait dans l'air. Ils se sentaient bien, dans un no man's land entre le crépuscule et l'aube, dans une alcôve nimbée d'une aura électrique, insonorisée, abritée du rythme de l'usine et des grondements de la machine. Cyriaque se redressa et s'approcha du tableau d'affichage, au dessus de la cafetière.


Extraits du règlement intérieur relatif au temps de pause. Affichage syndical. Tracts accompagnés des habituels « inadmissible » et « inacceptable » et « ça ne peut plus durer » - et pourtant, ils nous en faisaient admettre et accepter, pensa-t-il, et ça durait. Facile quand on est du côté du manche. Une carte postale de Jean-Jacques était punaisée sur le tableau. Jean-Jacques avait pris sa retraite, au grand soulagement des contremaîtres – pardon, des « managers opérationnels » comme on les appelait désormais, ici en tout cas - qui le considéraient comme une grand gueule. On disait que ses parents l'avaient baptisé ainsi à cause de Jean-Jacques Rousseau. N'importe, Jean-Jacques avait du tempérament. Il avait animé la cellule syndicale, organisé, revendiqué, manifesté, lutté, négocié, ergoté, pinaillé... Puis un jour, il était parti. Atteint par l'âge de la retraite. Lui aussi. Depuis, il envoyait régulièrement des cartes postales. Au début, tout du moins. Il cultivait son jardin. Des fleurs, du muguet... et des églantines. On ne se refait pas. La carte avait jauni. Les tracts aussi. « Et moi, se dit Cyriaque, j'ai jauni aussi ? »


« Hé » lui dit José, le tirant de ses pensées. « Tu ne vas pas me dire que tu vas regretter la taule ? »

Le temps de pause s'était écoulé. Il fallait reprendre. Leurs machines les attendaient. Commandes numériques, cadrans, écrans, un univers digital dans lequel évoluaient des hommes en bleu de travail, les oreilles couvertes de filtres auditifs... La journée passait toujours très vite, rythmée par la cadence des machines : pause, reprise, pause, reprise, repas, reprise... Comme si les machines avalaient les heures. De brefs moments de convivialité découpaient le temps de travail. Quelques plaisanteries étaient échangées entre cols bleus. Des critiques aussi. Des railleries. Le train-train monotone de l'usine. La routine qui organisait la vie des salariés.


Jusqu'à ce que tout cela prenne fin. Au signal du changement d'équipe. Cyriaque se dirigeait vers son vestiaire quand José le rattrapa. « Viens au local, tu ne vas pas partir comme ça... On t'a préparé une petite fête.»


Le local n'était décidément pas bien grand. Encombré d'une table qu'on avait repoussée contre le mur, à côté de la cafetière juchée sur un tabouret et des chaises qu'on avait empilées à côté de la cafetière, juste sous le tableau d'affichage. Sur la table, une nappe en papier, pour ne pas salir, et sur la nappe, des gobelets en plastiques, des bouteilles de mousseux, de vin blanc ou de rosé, ou de soda pour ceux qui ne veulent – ou ne peuvent - boire d'alcool... Des assiettes en carton avec des biscuits apéritifs, des bretzels salés, des pistaches étaient disposées sur la table. Une ou deux guirlandes de papier punaisées au mur achevaient de donner un petit air de fête. Les copains de l'atelier étaient là, avec José, hilare, sourire plus ouvert que jamais, la petite de la compta, rougissante (timidité ou alcool ?) - l'autre, la vieille avait décliné l'invitation - et les deux contremaitres de « l'ateul », un peu moins « managers opérationnels » que d'habitude. Tous rassemblés pour « marquer le coup. »


Le plus âgé des managers prit alors la parole pour expliquer que, non, décidément, on ne pouvait laisser Cyriaque partir comme ça, après toutes ses années de « bons et loyaux services », selon la formule consacrée. Bons sourires, approbations, applaudissements, congratulations, saluées par le « pop » de la première bouteille de mousseux.


On entourait Cyriaque, on le félicitait, on le congratulait, quelle chance il avait ! La retraite, heureux veinard ! Enfin, il pourrait faire ce que bon lui semblerait. Et de bon matin ! La pêche ? La chasse ? La grasse matinée ? Bons rires. Tout le monde était très enjoué. On remplissait les verres qui débordaient... Qu'importe, ce n'est pas tous les jours fête ! Les gobelets dessinaient des anneaux colorés sur la nappe en papier, entre les taches et les miettes, pas grave, on nettoierait plus tard. La petite de la compta avait les joues rouges. Elle embrassa Cyriaque sous les applaudissements. On lui versait du soda dans son gobelet – jamais d'alcool, c'était un principe. Cyriaque s'attachait à ses principes. Que lui resterait-il sinon, quand il n'y aurait plus sa routine ?


Puis une clameur s'éleva : « le cadeau, le cadeau »... Tous les copains de « l'ateul » s'étaient cotisés. C'était José qui avait discrètement organisé une cagnotte. La petite de la compta était chargée d'apporter le paquet. « Allez, allez, ouvre-le ! »


Cyriaque défit le paquet, l'ouvrit sous les applaudissements... Un service à thé, non, à café, un service à café turc... made in China. « Tu bois ce que tu veux avec. Du café ou du thé, lui dit José, avec un clin d'œil très complice derrière ses grosses lunettes... »


Toute cette agitation perturbait Cyriaque, d'habitude si discret. Sa tête bourdonnait. Quarante ans, ça faisait quarante ans aujourd'hui...


Le bourdonnement s'intensifia. C'était celui du radio-réveil. Il avança sa main vers le bouton d'arrêt et l'éteignit. Puis il se retourna vers le corps endormi à côté de lui. Puis il se rallongea, les mains derrière la tête. Quarante ans, songeait-il. Aujourd'hui, il venait de basculer de la catégorie « chômeur » à la catégorie « retraité ».


Cela faisait cinq ans que la « taule » avait fermé et qu'ils s'étaient tout retrouvés sur le pavé, lui, José, Jean-Jacques, La petite de la compta, les « managers »... L'usine avait fermé et réouvert ailleurs, en Roumanie ou en Chine... Il avait bénéficié d'une mesure de pré-retraite, un terme poli pour éviter d'employer celui, plus infamant, de chômage... Mais il en gardait la sensation d'une profonde amertume qu'aucun thé vert – ou café turc - ne pourrait faire passer. L'impression de ne plus avoir de but, ni d'utilité.


Il ne sortait pratiquement plus de chez lui. Pour quoi faire ? Il n'avait conservé qu'une chose de sa vie d'avant. Une manie. Celle de faire sonner son réveil tous les matins, dès potron-minet.
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Nouvelle écrite pour le concours Mots Passants. Thème, au Diable Vauvert. Non retenue.



SANS ATTACHES.


Jean-Charles sentait son cœur battre plus fort tandis qu'il remplissait fébrilement le sac de sport, un sac de sport Adidas bleu, de liasses de billets. Il transpirait. Ses doigts poissaient. D'un revers de la manche, il s'épongea le front. Il devait se donner un minimum de contenance... « Après tout, ce n'est pas un vol, pensa-t-il, ... C'est mon argent ! » Devant lui, le coffre-fort de l'entreprise était grand ouvert.


Ils n'étaient que deux à en connaître la combinaison. Lui et monsieur Lepic, le comptable. M. Lepic était un homme gris au front dégarni et à la mine renfrognée. Il avait regardé Jean-Charles fixement à travers ses lunettes rondes de comptable lorsqu'il lui avait dit qu'il aurait besoin d'argent liquide. De beaucoup d'argent. Il avait avancé qu'il voulait récupérer une machine-outil d'une liquidation. C'était d'ailleurs une excellente affaire. Mais le vendeur insistait pour être réglé avec « du cash ». M. Lepic, comptable scrupuleux et homme avisé, n'appréciait pas trop ce type d'arrangement. Il avait objecté que c'était quand même une très grosse somme. Beaucoup d'argent pour une seule machine. Jean-Charles avait alors répliqué qu'il pouvait y avoir d'autres opportunités, que c'était l'occasion d'augmenter le parc de l'usine à moindre frais et puis que c'était quand même lui, Jean-Charles, qui décidait ! En attendant, l'argent serait en sécurité dans le coffre de l'usine. M. Lepic s'était donc incliné. Il savait qu'il n'avait plus son mot à dire. Il ferait une drôle de tête lorsqu'il découvrirait le coffre vide ! Et quand le découvrirait-il ? Peut-être lundi ? Ou mardi ? Jean-Charles, à ce moment-là, serait déjà loin.


L'atmosphère était lourde dans le bureau, malgré le grand et antique ventilateur fixé au plafond qui brassait paresseusement l'air. Une installation qui datait de son père, premier repreneur de l'entreprise familiale, créée par son grand-père, et dont lui, Jean-Charles, n'était que le falot successeur. Il avait beau se dévouer à son travail, il demeurait toujours dans l'ombre de ses prédécesseurs, mésestimé des cadres, détesté des employés, méprisé même par sa famille et, en particulier, par son épouse, une ci-devant qui lui avait mis la corde au cou parce qu'à l'époque il représentait un beau parti. L'idylle avait rapidement tourné court, et Jean-Charles avait bien vite compris qu'il servait surtout de tiroir-caisse. Elle aussi, elle allait faire une drôle de tête lorsqu'elle constaterait que les comptes en banque familiaux avaient été siphonnés. Tout comme Kevin et Michaël, leurs rejetons... Ces fainéants seraient enfin obligés de travailler pour gagner leur vie ! Eux qui avaient été infoutus d'achever leurs études. Fini l'argent de papa qui tombe tout cuit dans le bec ! Finies les couteuses voitures de sport qu'on cabosse à la sortie des boites de nuit ! Tous ces parasites qui suçaient sa vie jusqu'à la moelle, il allait les laisser loin, bien loin derrière lui !


La dernière liasse tomba dans le sac de sport Adidas bleu. Il referma la porte du coffre, fit glisser la fermeture-éclair du sac et regarda la pendule murale. La nuit était avancée. Personne ne le verrait partir sinon, peut-être, le veilleur de nuit qui regardait la TNT en douce au lieu de surveiller ses écrans. Enfin, il allait profiter de la vie et de son fric ! Plus d'ulcère, plus de crampe d'estomac, ni de nuit blanche à cause des impôts ou de l'U.R.S.S.A.F. Il éteignit la lumière et sortit de la pièce en claquant la porte.


Sur le bureau, deux gélules blanches tressautèrent dans un petit flacon de verre oublié là.


***

« Salaud ».


Sous la lumière crue du néon, le miroir renvoyait à Magalie une image peu flatteuse : elle avait les traits tirés, les yeux cernés et gonflés, des rides naissaient sur son front et des racines sombres pointaient sous ses cheveux trop clairs. Elle espérait juste que le fond de teint combiné à l'effet de l'arnica permettrait de dissimuler le bleu qui menaçait de se former sur sa joue enflée... Gérard avait la rupture brutale.


Quelle conne, elle-aussi ! Avait-elle besoin de lui annoncer en face que tout était fini entre-eux ? Sa réaction ne s'était pas faite attendre. Elle avait perdu en une fraction de seconde son amant, sa dignité et son travail. Ce n'était pas très malin de coucher avec son patron. Les conséquences d'une rupture pouvaient être funestes. La preuve. « No sex in job » comme on dit. Et, accessoirement, plus d'appartement. Quant à récupérer ce qu'il y avait dedans, il ne fallait même pas y penser : « tu repartiras comme t'es venue, ma salope : une main devant, une main derrière ! » Son désormais ex était aussi élégant dans ses propos qu'il était direct dans ses manières. « Positive ma vieille. T'as l'occasion de repartir à zéro. A quarante ans, ce n'est pas donné à tout le monde... » Elle eut un brusque éclat de rire, un rire amer qui ressemblait à un spasme, et sortit des toilettes de la station-service.


Elle regarda dans son sac à main les reliquats de sa vie d'avant. Un petit miroir fêlé, un peigne où s'accrochaient encore un ou deux cheveux blonds à racine sombre, un tube de rouge à lèvre entamé, un petit flacon d'arnica... Un bric-à-brac dérisoire à l'exception de son petit porte-monnaie rouge. Les quelques Euros qui lui restaient serviraient à payer le plein. Pour aller où ? Ses parents étaient morts et son demi-frère ne lui adressait plus la parole depuis des années. Quant à ses amis - des relations, en fait - elle les avait laissés derrière elle avec Gérard.


Elle eût subitement envie d' un café. Elle se dirigea vers la machine, commanda un cappuccino chimique, récupéra le gobelet et vint s'asseoir sur un tabouret à côté d'une table ronde, face à la vitre d'où elle regardait le pompiste s'affairer à l'extérieur. Elle se sentait comme dans une cage de verre, toute illuminée dans la nuit, exposée aux regards...


***


Farid travaillait de nuit à la station. Il était tout seul la plupart du temps. Cela ne le dérangeait pas. La station n'était pas très fréquentée et on envisageait même de supprimer la boutique et de le remplacer par des lecteurs de cartes magnétiques. Pour optimiser... Rentabilité oblige.


Farid travaillait pour une compagnie pétrolière française. Une grande multinationale au nom prestigieux. Une compagnie rentable. Son nom à lui, Farid, était moins prestigieux. Et il était moins rentable. Par contre, lui, il payait ses impôts en France... Mais ces considérations ne sauveraient pas son emploi. Il allait bientôt retrouver les files d'attente du chômage, à l'A.N.P.E. - Pôle Emploi, maintenant. Il doutait qu'on lui proposerait un poste pour le reclasser dans l'entreprise. Pas assez d'ancienneté. La seule chose qu'il pouvait faire, c'était continuer son travail de nuit. Au moins, ça lui laisser le temps de rêver. Aux îles. Partir sur un voilier, son voilier, faire un improbable tour du monde...


Il acheva de faire le plein du véhicule de sa seule cliente de la nuit, puis il donna, par pure conscience professionnelle, un rapide coup de chiffon sur le pare-brise. Ensuite, il se retourna et la vit à travers la vitre... assise sur un tabouret, en train de siroter pensivement son café. Elle avait un drôle de regard, perdu dans le vide. Il marqua un temps d'arrêt et la fixa. Elle semblait abattue, abandonnée... Elle inclina alors machinalement la tête dans sa direction et leurs regards se croisèrent. Farid se sentit gêné et détourna les yeux, faisant mine de chercher quelque chose par terre.


Il s'apprêtait à rentrer quand des phares l'éblouirent, interrompant ses pensées...


***


Jean-Charles se maudissait : comment avait-il pu oublier de faire le plein ?! Mais quelle buse ! Avoir tout prévu, tout minuté... et oublier de vérifier le niveau de carburant ! Il pestait. Lui qui n'avait pas envisagé de s'arrêter si tôt. Hors de question de s'attarder. Il fallait mettre un maximum de distance entre lui et son domicile... Avant que son épouse commence à s'inquiéter de son absence. Ce serait bien la première fois, d'ailleurs, mais le sentiment de culpabilité le poussait à envisager le pire : le veilleur de nuit aurait soupçonné quelque chose, il aurait téléphoné chez lui, Lepic aurait été alerté à son tour, il serait venu immédiatement, il aurait ouvert le coffre et constaté le vol devant toute la famille réunie, et l'alerte aurait été donnée... Si ça se trouve, on le recherchait déjà !


Son imagination s’emballait. Il se calma. Heureusement, le jour n'allait pas se lever avant quelques heures. Il avait encore un peu de temps devant lui. Cette station était providentielle. Il recouvra un peu sa raison, s'arrêta devant la pompe à essence et vit le pompiste, un jeune gars d'une trentaine d'années, approcher...


C'était un Arabe ! Jean-Charles sentit une brusque sueur froide glacer son échine : « Le sac ! Le cacher ? Non, le prendre avec moi ! » Jean-Charles saisit le sac de sport Adidas bleu et sortit vivement de son véhicule.


« - Le plein, monsieur ? » lui demanda le pompiste, maintenant très proche...
« - Oui, le plein » confirma Jean-Charles en s'esquivant en direction de la boutique, vers la lumière... Là-bas, il y aurait d'autres personnes... Pas question de rester tout seul avec ce type, il pourrait lui voler son précieux butin... Non, pas « butin ». Le « butin », c'est le fruit d'une rapine... Ce n'était pas un vol. Il n'avait fait que récupérer son argent. Avec les intérêts. C'est tout. Il marcha d'un pas décidé vers la boutique.


***


Magalie vit l'homme entrer brusquement dans la boutique, poussant la porte vitrée devant lui. Il transpirait beaucoup, il avait le visage rouge et Magali remarqua de grosses auréoles de sueurs sous ses bras. Il balaya la pièce du regard puis, sans lui prêter plus d'attention, il se dirigea vers les toilettes, emportant avec lui un sac Adidas bleu.


***


« Une bonne femme ! Il n'y a rien qu'une bonne femme dans cette station. Et un Arabe ! » se dit Jean-Charles. « Tu parles d'une faune ! » Il y avait aussi un voleur, mais cette idée ne l'effleura même pas. Il avança vers les lavabos. Bon Dieu, il n'était même pas armé ! Il fit couler un filet d'eau froide, s'en aspergea le visage et se regarda sous la lumière crue des néons. La culpabilité le rongeait, l’étouffait, lui comprimait le cœur...


L'attaque fut foudroyante ! Comme si tout le côté gauche de son corps était brusquement paralysé. Tétanisé, Jean-Charles essaya de se rattraper au rebord du lavabo. Il vacilla. Sa tête tournait. « Mes pilules » pensa-t-il... Alors il eut une vision. Dans une lumière blanche, ouatée, il vit ses précieuses pilules, deux petites gélules blanches, ovales, qui s'entrechoquaient dans un petit flacon de verre posé sur son bureau tandis que la porte de la pièce se refermait en claquant. « Décidément, j'ai tout raté. » Ce fut son ultime pensée. Il s'effondra brutalement sur le sol...


***


Lorsque Farid et Magalie se penchèrent sur lui, il était déjà trop tard. Jean-Charles était parti pour de bon, là où personne ne pourrait le rattraper. Mais il avait laissé son sac derrière lui. Le sac de sport Adidas bleu.


Ce sac, les gendarmes ne le retrouvèrent pas lorsqu'ils examinèrent la voiture de Jean-Charles, sortie de route, dans un fossé en contrebas de la voie. Il était probablement décédé au volant et avait perdu le contrôle du véhicule, concluait le rapport de gendarmerie. Aucune trace de l'argent détourné. Il n'était pas impossible qu'un rôdeur s'en soit emparé. De toute façon, l'entreprise de Jean-Charles serait bientôt en liquidation judiciaire. C'était une affaire entre assurances, Justice et avocats. Pas du ressort de la maréchaussée.


***


On pouvait refaire sa vie à quarante ans. Avec un petit pécule. Magalie avait bien l'intention de le prouver et de saisir cette nouvelle chance.


***


Farid avait attendu un peu avant de partir. Lorsqu'on lui annonça que son poste sautait, il s'était fait une raison, avait empoché sa prime de licenciement et s'en était allé sans un regard en arrière. Aujourd'hui, il contemplait le voilier qu'il venait d'acheter, grâce auquel il pourrait enfin poursuivre son rêve d'îles lointaines et de nouveaux horizons. Il ne l'avait pas choisi uniquement à cause de ses caractéristiques techniques mais aussi parce que son nom lui plaisait ; Un nom qui évoquait le départ, l'éloignement, la liberté... Le Diable Vauvert.
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Quand les mecs de 110 kg disent certaines choses, ceux de 60 les écoutent.

Maman ! Je suis de nouveau surZaïtchick's blog
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