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Vieux 11/10/2013, 15h29
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Plume Le défi d'octobre 2013 : flashback et polémiques!

VERONICA ZEMANOVA ET MOI

1.

Ce matin.
Je connais sa fiche par coeur. C'est celle que Cache-Misère m'avait rédigée et imprimée il y a quatre ans, puis tellement updatée au marqueur rouge qu'elle est devenue presque illisible. Il faudrait que je lui dise d'en sortir une nouvelle, mais je n'en ai pas le coeur. Cela serait avouer implicitement que l'on va encore et encore recevoir le vieil acteur jusqu'à ce que mort s'ensuive et qu'enfin sa fiche ne devienne nécrologie, pour un dernier hommage à l'antenne.

Non seulement j'ai reçu le vieil acteur deux à trois fois par an depuis mes débuts à la radio, mais je l'ai même déjà reçu CETTE semaine dans mon émission de télé pour la même actu. Je regarde mes compères radiophoniques s'installés autour de la table et sait que mon salut ne viendra pas d'eux. Deux au moins l'ont également interviewé cette semaine dans d'autres émissions radio ou télé et mon sniper de vanne l'a allumé samedi dernier d'un trait d'esprit plutôt bon qui a été rediffusé toute la semaine au zapping.

Cache-Misère m'apporte une bouteille de Badoit et tente un sourire de réconfort. Elle aussi n'en peut plus de ce cirque. Nous sommes comme un vieux couple à la dérive, nous laissant bercer par un roulis qui bientôt deviendra tellement insupportable que nous vomirons ensemble.

Je me lèvre pour accueillir le vieil acteur et l'embrasse comme on embrasse un vieil oncle, avec une chaleur feinte et l'envie d'abréger. Nous échangeons quelques nouvelles sur untel dont le film est mauvais et sur unetelle dont l'émission est loin de l'audimat escompté. Nous nous forçons à rire puis, après s'être assis en s'assurant d'avoir bien évité du regard mon sniper de vanne, le vieil acteur lâche la phrase que j'entends pratiquement avant chaque émission depuis quelques mois :

- Alors ? De quoi va-t-on bien pouvoir parler aujourd'hui ? Ha ha ha...

J'ai envie de mourir. Non sans avoir avant ça enfoncé le micro avec sa bonnette France-Inter dans la gorge du vieil acteur.

Je pense alors à ma célébrité. Au pouvoir qu'elle m'apporte. Et je pense aussi à Veronica Zemanova. Elle pourrait être virtuelle, elle n'en est pas moins connue dans le monde entier.

Et moi ?

Est-ce que moi aussi je suis virtuel ?

2.

Ce soir.
J'ai envie de pisser.

Voila. C'est fait. Je me suis aspergé le visage avec mon urine. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait un truc aussi ignoble. Mes cheveux sont mouillés. La maquilleuse coure vers moi pour me recoiffer. Au moment où elle approche le peigne de mon crâne, l'odeur assaille ses narines et elle ne peut réprimer un geste de recul. Immédiatement son regard terrorisé me supplie de ne pas la renvoyer pour ce réflexe pourtant bien compréhensible. Je pourrais puer la merde qu'ils seraient encore tous à mes pieds prétendant que mon odeur est de miel.

Le pouvoir.

Je lui prends le peigne des mains et me recoiffe seul en me rendant sur le plateau. On chuchote autour de moi. Ils se rendent bien compte que quelque chose cloche, mais qui osera venir m'en parler ? Ma productrice parle avec le nouveau régisseur, le menaçant sans doute de le virer comme le précédent. Je vais vers elle et lui tend le peigne pour m'en débarrasser. J'adore l'humilier en public. En fait, je crois qu'elle adore ça. Les relations amour/haine, "ça la motive" avait-elle avoué un jour dans une entrevue pour CB News. Connasse. Où a-t-elle vu qu'il y avait de l'amour ?

Elle aussi sent que ça ne va pas. Mais elle fait mine que... "The show must go on" qu'elle doit penser tout bas, en cherchant qui pourrait bien me remplacer. Je sais qu'elle a déjà eu quelques entretiens "secrets" avec de jeunes animateurs et aussi certains vieux. Je m'en fous. Elle ne peut rien contre moi tant que la chaîne me soutient. Et la chaîne me soutiendra tant que je ferais du chiffre. Et je vais t'en faire du chiffre. Dés ce soir.

Je vais te les scotcher, moi, les ménagères de moins cinquante ans. Je vais t'en chier, de la part de marché.

J'ai cinquante kilos de C4 autour de la taille et un Magnum modifié qui pourrait trouer un mur en ciment de trente centimètres d'épaisseur.

Cache-misère m'apporte mes fiches et me fait signe que l'antenne va bientôt être à moi.

À Moi.

Showtime....

3.

Générique.

Les chroniqueurs s'installent. La pétasse de la mode, le grand con gadgetophile et la bombe rebeu qu'est conne comme une huître, mais ça attire de la minorité, alors...

Bonsoir et merci de nous rejoindre pour votre rendez-vous quotidien gnagnagna... Je dis mon texte comme un robot et la pétasse voit tout de suite que ça cloche. Mais comme elle ne sait que sniffer de la coke et sourire, et que bon elle ne peut pas sniffer en direct, alors elle se contente de sourire et la bombe fait des signes au public et joue les divas glamour et le grand con relit ses fiches, professionnel jusqu'au bout de son IUT de marketing, et je présente les invités qui nous rejoignent chacun à leur tour et la « star du rap français » a le droit à une standing-ovation et c'est notre jeu entre chroniqueurs de deviner qui aura droit à une standing-ovation et je vois aux sourires échangés entre la pétasse et le grand con qu'ils avaient parié sur lui et je les déteste encore plus parce qu'ils savent et qu'ils ne font rien et que même ils en profitent et ils méritent de mourir et nous méritons tous de mourir et ce ne sera que justice.

"Alors Docteur Kriss, cela fait quoi d'être célèbre grâce à des chansons misogynes, racistes et qui prônent l'argent roi contre toute idée de morale ?"

Je souris béatement et attends la réponse avec intérêt. Le rappeur n'a pas vraiment compris ce que je lui ai demandé et il continue de saluer le public. Cache-Misère me fait de grands signes et la productrice crie dans mon oreillette et veut savoir ce qu’il m'arrive. Dans un rire, le rappeur lâche qu'il kiffe bien la thune et que ça fait du bien de niquer les bourgeois et de se taper des putes blanches. Le public applaudit et Cache-misère fait signe à la pétasse d'enchaîner. Mais je reprends la parole et demande à l'ancien ministre de la culture s'il kiffe bien lui aussi la thune et sauter des pétasses blanches. Je re-souris béatement et attends la réponse avec intérêt.

Le grand con, sur un signe de Cache-misère, prend la parole pour annoncer la pastille des "Gros cons", une bande de comiques venue du café-théâtre et qui improvise chaque soir une petite scénette sur l'actualité et le Ministre encore sous le choc me regarde avec un air perdu, ne sachant pas s'il doit entrer dans mon jeu pour faire cool ou si j'ai réellement dérapé. La productrice profite de l'interruption pour venir me voir et rassurer les invités. Avec un grand sourire elle me prend à part et me déclare que je viens de signer mon arrêt de mort. Si je ne redresse pas le cap, c'est tout simplement ma vie professionnelle qui disparaîtra ce soir. Je la rassure en lui faisant croire que j'ai pris de la mauvaise coke et que j'appréhende mal le réel, mais que ça va aller maintenant. Bizarrement, cela la rassure complètement. Cette fille n'appartient pas à notre monde, à présent j'en suis sûr.

Le sketch se termine sur une blague antisémite que le public applaudit à tout rompre et je reprends l'antenne. Je me tourne vers notre troisième invité et comme je n'ai pas lu mes fiches et que je n'ai jamais vu ce type, je ne connais que son nom, je lui demande :

"Alors Ludovic, tu es qui, toi ?"


4.
Attention, ça pue le flash-back. Que le lecteur de goût passe son chemin, il ne trouvera ici que clichés et auto-lamentations mollassonnes. Le voilà prévenu.

Parce qu'évidemment, débarquer sur un plateau de télé chargé au C4 avec une réelle volonté de tuer nécessite un parcours préalable. Une "histoire". Et la mienne commence avec Florence Bartiff, en CE1 (je t'avais prévenu). Cette pute refusait purement et simplement de me donner la main pour entrer en classe. Je "sentais mauvais", qu'elle disait à Madame Nourry et la vieille vache ne la contredisait jamais. Non. Elle se contentait de hocher la tête et de me faire aller en bout de queue, seul.

Ok ok, cela ne justifie sans doute pas un attentat, mais je voulais en parler. J'ai le droit, c'est moi qui ai les explosifs. Il se trouve que mon problème d'amour, je m'en bats un peu les couilles. Je ne suis pas le premier que sa mère ait mal aimé, je ne serai pas le dernier. Non. Ce qui m'a vraiment foutu en rogne, c'est le jour de la présentation de la nouvelle grille des programmes, à la rentrée, le jour où l'on pose tous derrière le président en levant la tête vers un photographe perché sur un escabeau et qu'est-ce qu’on a l’air con !

J'avais une sorte de costume Kenzo assez smart qui m'avait été prêté par je sais plus qui. Je toisais joliment mon monde en sirotant mon jus de mangue tout en crachant sur le buffet qui semblait bien chiche comparé aux bénéfices de la maison mère. Et là, alors que je me lançais dans une diatribe mélangeant des arguments ultra-libéraux mâtinés de référence alter-mondialistes, un grouillot à nœud-pap' m'interpelle, me fourre un plateau de mélange crevette dans la main et me demande de me bouger un peu le cul si je ne veux pas perdre mon boulot.

Je pourrais faire à peu près n'importe quoi si on me le demande avec autorité. Je suis lâche, habitué à chier là où on me dit de chier. Je n'y peux rien, c'est comme cela. Alors avant même que je ne me rende compte de ce que je faisais, j'ai commencé à proposer les mélanges crevette autour de moi, allant de groupe en groupe.

Bon.

Cela encore, j'aurais pu m'en remettre. Mais le pire, LE PIRE, c'est que personne n'a remarqué que c'était moi qui leur servais la bouffe. PERSONNE.

Certains se seraient dis "tant mieux". Moi, je me suis dis "putain !"

Je vais les buter…


5.

Et avant même que Ludovic ne me réponde, je me souviens que l'on m'a déjà parlé de lui : c'est le petit protégé de Robert Livain, le producteur du « Château », cette émission musicale qui fait la part belle aux SMS. Robert n'a de cesse de vanter les qualités fellatoires de Ludovic qui, paraît-il, déploie une sainte abnégation à sucer tout le staff de la production avant chaque prime. Avec un talent pareil, nul doute que le petit apprenti-chanteur va se hisser rapidement tout en haut des charts.

L'éphèbe langoureux commence à évoquer sa jeune carrière, insistant lourdement sur l'exemple de ses aînés qu'il doit suivre et les nombreux progrès qu'il doit encore faire avant d'atteindre toute la maturité nécessaire à son "art". Le petit con n'y croit pas une seconde et ses yeux ironiques racontent à peu près l'inverse de son discours écrit par l'assistante de Robert Livain. Je m'empresse de l'interroger sur sa manie plumitive et cherche à savoir si l’on peut, aussi, l'enculer ?

Cache-misère éclate de rire et agite les bras en face de ma productrice pour lui signifier sa résignation et, qu'après tout, elle préfère lâcher l'affaire. Elle s'assied dans le public en s'épongeant les yeux, décidant que maintenant elle ne ferait que profiter du spectacle.

Ludovic, dont le rouge écrevisse des joues jure avec le vert pomme du t-shirt Agnès B., se tourne vers Robert Livain qui, en coulisse, est en train d'engueuler ma productrice comme un chef d'internat engueulerait une écolière qui aurait couché. L'ex-ministre de la culture décide que décidemment quelque chose cloche et se lève pour quitter le plateau alors que la "star du rap" est debout et crie des insultes homophobes reprises en coeur par le public.

Il est temps d'agir.

Je sors mon flingue et hésite un instant entre le rappeur et le ministre, et décide que, si ce dernier aura plus de poids comme otage tout à l'heure, je ne peux malgré tout louper l'occasion de me farcir un représentant, même ex, de notre République. Je l'abats d'une balle dans le dos alors qu'il hésite entre son assistante qui lui tend un téléphone portable et une jeune fille BCBG du public qui lui tend un carnet d'autographe. L'ex-ministre s'écroule sur la jeune fille BCBG et le calme revient sur le plateau.

D'une voix claire et monocorde et avant que les premiers cris d'angoisse ne se libèrent, je déclare :

"PERSONNE NE QUITTE LE STUDIO TANT QUE JE N'AI PAS RENDU L'ANTENNE"

6.
"Alors on va jouer à un jeu en attendant que les Casques déboulent de partout et fracassent tout s'qui passe. La petite tantouze chantophile va remonter en haut des marches et refaire son entrée. On va commencer une interview comme si de rien n'était et on va aller jusqu'au bout. Le jeu est pour vous, joli public. Vous allez faire votre boulot de public, mais ATTENTION ! Au moindre applaudissement saugrenu, à la moindre démonstration d'émotion non justifiée, j'abats la petite tantouze ! Vous avez compris, les veaux ?"

Je vois bien à leurs regards de cochons terrifiés qu'ils n'ont rien compris du tout. Ce n'est pas grave. J'm'en vais te les éduquer, moi...

Je mets en joue la petite tantouze et lui montre l'escalier. Paniquée, elle regarde Livain qui pâlit en coulisse. Le producteur d'un signe de tête lui impose d'y aller et la marionnette obéissante s'exécute. Alors qu'elle arrive en haut de l'escalier, je me tourne vers la caméra et dans un grand sourire, j'annonce :

"Et maintenant, nous recevons Ludovic du Château !!!"

Hésitant un instant, la marionettouze commence à descendre lentement l'escalier. Le public est aux aguets, beaucoup me dévisagent, interdits. Je repointe mon flingue sur le chantoriette et relève le chien du chargeur. Aussitôt, dans un éclair de compréhension, le chauffeur de salle se lève, se tourne vers le public et commence à encourager les gens à applaudir. Ils finissent par comprendre.

Ludovic s'assied sous un tonnerre d'applaudissements.

"Alors Ludovic, heureux d'avoir gagné la finale du Château ?"

Un coup d'oeil à Livain, puis : "Heu... Oui... Oui, très heureux..."

"Et la tournée va bientôt commencer. Content de retrouver vos camarades de l’Académie à cette occasion ?"

"Oui, bien sûr. Je suis très excité par le challenge que représente de chanter dans les plus grandes salles françaises"

"Et de retrouver Elodie ?..."

Des rires incontrôlés jaillissent du public à l'évocation de celle que les médias ont appelée "la petite fiancée des français". Je les calme d'un regard noir.

Mais Ludovic, qui commence à se prendre au jeu, laisse échapper : "Ho oui, nous sommes très liés elle et moi"

"Une idylle peut-être ?"

"Je ne peux rien dire..."

Et là, à cause d'un malheureux réflexe professionnel du chauffeur de salle qui pousse le public à applaudir cette répartie sans aucun intérêt, le petit Ludovic perd la vie à l'orée d'une carrière certainement nulle à chier. Paix à son âme.

Et à nos oreilles...


7.
Veronica est virtuellement belle, je l'ai déjà dit. Cette fille n'existe que sur le réseau, elle n'est réelle que dans les fantasmes des ingénieurs informaticiens. Elle n'a d'humain que les regards que l'on pose sur elle. Veronica Zemanova n'est que poses.

Je ne suis en rien plus réel que Véronica. Je ne suis en rien plus humain. Je n'existe qu'en tant que média et je flippe de m'oublier, de me dissoudre. J'ai perdu toute matérialité, toute chair. Je ne suis que poses.

Alors puisque nous sommes entre symboles, nous allons un peu nous amuser.

J'invite d'un mouvement de mon arme Robert Livain à nous rejoindre sur le plateau. Un peu de vomi est resté collé à son menton après que la perte de son poulain lui ait vidé les entrailles. Son regard est vide et peut-être, juste un instant, j'imagine qu'il éprouvait de l'amour VERITABLE pour le môme. Ce sentiment passe vite. Il ne peut rien exister de véritable parmi nous, les professionnels de la profession.

"Toi, le roi du rap. Tu baisses ton froc... ALLEZ !"

Le machoman hésite un peu, je dois lui péter le nez à coup de crosse. Il défait son Tachinni en un geste et je crois vraiment qu'il va se mettre à chialer. Mais un regard vers le public l'en empêche. Un reste d'image à sauvegarder...

"OK, alors tu te mets à quatre pattes sur la table... Voilà... allez, tu tends le cul un peu..."

L'humiliation, c'est moche, je sais... Mais je fais ça pour lui, aussi. Il faudra bien un jour qu'il s'en sorte, qu'il retrouve la réalité.

"Alors on va élever un peu le débat et entrer dans le domaine des symboles. Robert, mon cher Robert Livain, tu grimpes sur la table, tu sors ta bite et tu vas enculer le produit culturel qui te tends son cul, là..."

Quand il entend ça, le rappeur fait mine de vouloir bouger, mais je suis vigilant et pointe mon arme sur son tatouage à la nuque qui représente, je crois, un scorpion. Un signe de tête à Livain pour l'encourager à grimper sur la table. Mais non, il flanche avant et s'écroule en larmes sur le sol.

Merde, ma petite mise en scène est fichue... Je soupire en regardant le public d'un air désolé. La peur est toujours présente dans leur regard, mais je vois aussi chez certains une pointe de déception...

On avance....

8.
"AH QUEL PLAISIR, D'AVOIR UNE BELLE BIROU-TEU
AH QUEL PLAISIR, DE SAVOIR S'EN SERVIR !!!"

J'encourage le public à chanter avec moi. Avec le roi du rap. Il est debout sur la table, la bite à la main et je l'oblige à battre la mesure avec elle pendant que tout le monde chante. C'est drôle au début, mais je me lasse rapidement.

Je dois avouer que les raisons qui guidaient mes actes jusqu'à y'a pas longtemps se sont complètement évanouies. Je ne sais absolument plus pourquoi je fais tout ça. Pourquoi j'humilie ce type à ce point, qu'est-ce que je cherche, à le mettre en scène comme ça ? J'essaye de lire en moi, mais ça sent trop la merde. D'un geste de mon arme, j'invite le rappeur à descendre et à remonter son froc. Il me regarde longuement, toujours sa bite à la main, puis descend doucement avant de récupérer son Tachinni. Je le trouve très digne alors et rougis de honte de l'avoir ridiculisé ainsi.

Il faut que je me reprenne. Ce mec n'est en rien la victime innocente d'un système pourri. Il en est l'acteur au même titre que ceux qui se servent de lui. Au même titre que moi...

Je pointe le flingue contre ma tempe. Mais les regards de fascination morbides que je vois dans le public m'empêchent de tirer. Ces gens n'attendent qu'une chose, que le sang jaillisse et éclabousse leur ennui.

Il faut TOUJOURS satisfaire le public, TOUJOURS répondre à ses attentes et même, si l'on peut, les ANTICIPER. Et moi, je suis un professionnel.

J'abats le rappeur d'une balle en pleine tête. Les cris d'effroi semblent aussi irréels, semblent aussi joués que les fausses indignations ou encouragements qui sont la marque des publics d'aujourd'hui. Je dois ranger mon arme pour soulever le corps du rappeur et l'amener au milieu des gradins. Personne ne cherche à m'arrêter ou à intervenir alors que je suis pour le moins vulnérable. Je le pose sur le deuxième rang, ressors mon arme et décharge le chargeur sur le cadavre. Le sang gicle et arrose les gens autour. C'est assez beau. Je recharge puis tends mon flingue à un gamin d'une dizaine d'années. Il ne veut pas s'en saisir alors je l'oblige. Apparemment ses parents ne doivent pas l'accompagner car à nouveau personne n'intervient. Je vise le cadavre, les mains de l'enfant et l'arme dans les miennes, et me remet à tirer sur le tas de chair rouge et rose.

Une fois le chargeur vide, je soulève le gamin recouvert de sang et en larmes et le pose sur la table, au centre du studio. Le gamin se met à pisser dans son froc et chiale de plus belle, mais personne ne le regarde, tout le monde regarde ses pieds.

Il n'y a plus un bruit dans le studio. C'est ce qu'on appelle, dans notre jargon, un "blanc-antenne".

9.

Les casques encerclent le studio et je sens déjà les viseurs des snippers sur ma nuque. C’est une métaphore. En fait je sens plutôt la sueur et le sang. Je suis fatigué et je n’ai plus aucune idée de ce qui m’a fait carnagé le monde comme cela. J’attends la balle qui me libérera, assis à la table d’interview en relisant mes fiches désormais inutiles. Je souris à une note de Cache-Misère soulignée en rouge et qui dit à propos du ministre : « pas de questions politiques !!! ». Où est-elle, d’ailleurs ? Je la cherche des yeux et la voit recroquevillée dans un coin du studio, en larmes.

Merde. J’ai déconné.

Je me lève et sans un regard alentour, me dirige vers la sortie du studio. C’est la première fois que je sors de cette salle sans entendre d’applaudissements. J’ai récupéré ma productrice et m’en sert comme otage pour atteindre l’escalier qui mène aux bureaux de la production. Les casques sont comme des oufs et me hurlent des instructions que je n’entends pas. Je ne peux qu’écouter les sanglots de la prod, qui me supplie d’épargner sa vie et me parle des ses enfants et moi, je croyais qu’elle était gouine et qu’elle détestait les hommes, mais peut-être que Cache-misère ne m’avait raconté cela que par jalousie.

Arrivé dans le bureau du big-boss, je me rends compte qu’ils l’ont évidemment évacué. Qu’est-ce que je croyais ? Qu’il allait rester là par solidarité avec ses équipes ou par sens des responsabilités vis-à-vis du public en danger ? La pièce est aussi vide qu’un cerveau qui aurait regardé la chaîne toute une soirée. Disponible pour recevoir n’importe quel message publicitaire. N’importe quel message en fait.

La fille se recroqueville dans un coin, alors que je ferme précautionneusement les rideaux. Je m’assoie dans le fauteuil en cuir aussi large qu’un canapé IKEA et attend de trouver enfin un message, MON message. Une épiphanie qui ouvrirait les yeux aux gens, une pensée lucide et inspiratrice qui changerait à jamais la marche du monde, me vaudrait un prix Nobel de la paix, mais qui tiendrait quand même dans 140 caractères.

Rien ne me vient.

Je ne pense qu’à une chose, quelle audience ai-je bien pu faire ce soir ?

La balle m’explose le crâne au moment même où ma page Facebook s’ouvre enfin sur mon smartphone.

FIN

Dernière modification par effixe ; 11/10/2013 à 18h11.
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