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Vieux 27/09/2010, 21h49
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J'ai eu envie de refaire un peu de SF et un peu d'action. Ca n'est pas ambitieux et ça n'est pas forcément bien écrit mais j'ai bougrement aimé écrire ça.

Le bon compte

27 septembre 2010

« Enculé !!! »

Tony leva son bras et deux petits missiles quittèrent le haut et le bas de son poignet. L’index de l’autre main s’acharnait sur la gâchette de son énorme mitraillette d’un mètre de long, qu’il devait coincer sous son aisselle pour la tenir. L’arme crachait par cascade des balles perforantes qui déchiquetaient les robots devant lui. Boulons, écrous, plaques de métal, huile, tout volait devant et sur lui. La belle vie.

Il était tombé en embuscade sur cette foutue planète, XU-140607. Le reste de son escadrille était bien plus loin, dans le cœur de la jungle humide et sombre qui recouvrait presque toute cette boule verte. Seul un petit océan brisait cette unité de couleur et il n’avait jamais été assez grand pour permettre de développer une vie intelligente.
XU-140607 n’était qu’une planète anonyme, inutile à part pour les savants qui voulaient continuer leurs expériences sur l’évolution botanique. Tony se foutait de tout ça, lui. Il avait des robots à abattre.

Il était parti en reconnaissance près de l’océan mais avait été au pris au piège à la lisière de la forêt. Une demi-douzaine de machines de trois mètres de haut, portées par trois pattes et armées de deux canons classiques, était sortie de terre pour lui faire la peau. Ils étaient matés.

Après quelques instants d’une boucherie métallique sans nom, Tony arrêta de s’acharner pour voir le résultat ; ils étaient tous finis. Leurs carcasses trainaient sur le sol, décharnées. Plusieurs d’entre eux étaient étalés sur plusieurs mètres, voire dans les arbres. Joli boulot.
Le soldat Tony Ziang sourit sous son casque intégral. Il donna l’ordre à sa cuisse d’ouvrir un compartiment spécifique de sa jambe, où il put prendre son paquet de cigarettes. Le tube de tabac s’alluma dès qu’il fut en contact de l’air et il le coinça entre ses lèvres, son casque s’étant retiré de sa bouche par sa demande silencieuse.

Tout le reste de son visage demeurait recouvert du métal et des nanomachines qui lui permettaient de le contrôler. D’ailleurs, son corps entier en était recouvert. Ca faisait deux ans maintenant qu’il n’en avait pas été libéré, depuis son dernier retour à la maison. C’était d’ailleurs sa prochaine destination : à la fin de cette mission, s’il atteignait le bon compte, il aurait normalement une permission. Ca faisait déjà trop longtemps qu’il attendait ça.

Tony poussa un long soupir et se remit à marcher vers l’étendue aquatique, son énorme arme à feu en équilibre sur son épaule. Il avait hâte de se débarrasser de sa combinaison. Depuis que le Khan avait décidé que ses troupes devaient toutes être protégées par le fleuron de la technologie, dix ans plus tôt, il devait la supporter à chaque instant. Son corps avait été plongé dans un bain de métal liquide et de nanomachines, qui s’étaient greffées sur lui. Et qui ne pouvaient être désactivées que par ses supérieurs, lors de permissions.
Maintenant, il était trois fois plus fort, rapide, endurant, résistant. Il avait une vingtaine d’armes en lui, et tout répondait par simple ordre mental. Il était devenu un soldat parfait, comme ses vingt milliards de collègues. L’armée parfaite pour le Khan. Mais porter ça était quand même insupportable.

Se retrouver coincé dans une coque étrangère en avait rendu beaucoup fous, mais le Khan avait décidé de simplement supprimer ceux qui osaient en parler. Son rôle d’étendre sa Parole aux galaxies voisines nécessitait des sacrifices, des dommages collatéraux, et la majorité des soldats adhéraient à cette même idée. Pour que tous les êtres pensants de l’Univers jouissent de sa Lumière, ils pouvaient accepter de tels désagréments. Mais c’était quand même dur.

Tony avait maintenant les pieds dans l’eau. Elle était sale : beaucoup de sang et d’huile de robots y avait été versé, et les cadavres de ses camarades et de leurs ennemis la coloraient bizarrement. Il y cracha sa cigarette à demi éteinte, maudissant intérieurement ces saloperies si chères et qui ne tenaient pas deux minutes. Le Khan avait annoncé que la nicotine était une drogue acceptable si elle ne distrayait pas ses soldats au-delà du seuil maximum de détente continue. Apparemment, ça ne pouvait pas dépasser la minute trente.

Le soldat lança une analyse de l’environnement autour de lui. Les nanomachines actionnèrent les reconnaissances auditives, olfactives et visuelles pour qu’il puisse tout enregistrer, puis le transférer aux collègues analystes pour pouvoir retourner avec ses copains. Il n’avait pas peur d’être attaqué : les robots ne se risqueraient pas à s’en prendre à lui à découvert, il était protégé par les vaisseaux en orbite et leurs frappes chirurgicales de missiles.
En fait, grâce à eux, la guerre dans cette galaxie avait d’abord été vue comme trop facile : les peuples de cette partie de l’espace étaient évolués mais avaient basés entièrement leurs défenses sur leurs machines et les attaques frontales. Ils n’avaient jamais envisagés de se battre d’homme à homme et des frappes spatiales. Les imbéciles.

Cependant, si le Khan avait rapidement gagné les premières batailles, il se heurtait maintenant à cette sorte de guérilla qui régnait sur XU-140607 et sur quelques autres planètes du même type : des robots cachés dans la terre et la forêt, impossibles à viser dans les vaisseaux. Il fallait donc utiliser la bonne vieille méthode : l’amputation longue, lente et basique de tout élément résistant – mais une amputation ô combien jouissive. Et Tony était le couteau, selon sa définition et celle du Khan.

« Vous avez tout ce qu’il vous faut ?
- Affirmatif, soldat Ziang. Vous pouvez retourner avec votre unité.
- Cool. »

Ils avaient communiqués quasiment mentalement : les nanomachines étaient reliées aux vaisseaux et les messages arrivaient immédiatement chez lui et son collègue analyste par signaux électroniques. C’était extrêmement pratique pour recevoir les informations sur l’ennemi, les changements de tactique et les ordres en instantané.
Pour autant, Tony ne pouvait s’empêcher d’attendre avec hâte le moment où il pourrait enfin s’en débarrasser pour quelques jours et prendre dans ses bras Lin et Anna. Dès qu’il aurait tué cinq robots de plus, il pourrait avoir sa permission. C’était comme ça que ça fonctionnait : dès qu’un soldat atteignait les deux mille ennemis vaincus, il était immédiatement téléporté chez lui.

Le Khan avait toujours tenu spécifiquement à cette récompense : même si la téléportation coûtait cher, ses soldats servaient sa Lumière et avaient besoin de sentir sa sollicitude et sa générosité. Tony était impatient d’obtenir cette récompense mais il devait être encore patient. Cette planète ne manquait pas de cibles.
Et il y en avait même maintenant autour de lui.

Il était en train de marcher vers la forêt mais ses scanners internes avaient détecté ce que son analyse sensitive n’avait pas capté : des robots se trouvaient près de lui. Derrière lui. Dans l’eau.

Tony n’avait pas jugé bon d’analyser l’océan intérieur : jamais les robots n’avaient élaboré un plan aussi subtil… jusque-là. Il avertit mentalement les collègues analystes mais ses ennemis sortirent de l’eau à ce moment-là et il décida de se battre. Ils étaient quatre. Il faudrait en trouver encore un autre.

Refusant la communication qui avait pourtant été redemandée par le vaisseau, Tony se retourna et appuya immédiatement sur la gâchette de son arme. Plusieurs balles volèrent vers ses adversaires mais les robots les évitèrent en se couchant à nouveau dans l’eau.

« Combi’, je veux l’état des armes et munitions, je veux connaître l’emplacement de ces enculés et je veux que tu m’analyses ce que je viens de voir. Ces enculés sont pas les mêmes que d’habitude. »

Tony avait remarqué que quelque chose ne collait pas, mais il frissonna presque quand sa combinaison lui confirma que les robots étaient différents de ceux qu’il connaissait : portés par deux pattes, armés de deux canons mais aussi de deux bras aux griffes tranchantes, ils avaient aussi deux missiles mobiles sur les épaules. Quand même.
Ca devait être une nouvelle génération et il n’était pas préparé à ça. Il n’avait pas été formé et entraîné et il savait que c’était l’essentiel d’une victoire. Pire encore, il n’avait plus qu’un missile stocké dans sa combinaison et sa mitraillette n’avait plus beaucoup de balles. Il lui restait encore un pistolet classique et deux couteaux en Khanium - c’étaitpeu.

Les robots se relevèrent de l’eau, sans se préparer à la défense, comme s’ils étaient persuadés d’être vainqueurs. Ils avançaient lentement, bien différemment de leurs « cousins » qui se précipitaient sur les soldats pour les achever. Ils agissaient comme s’ils ne craignaient pas les vaisseaux au-dessus d’eux ; ces derniers lancèrent d’ailleurs quatre missiles vers eux, et Tony en fut presque soulagé. Même si ça ruinait son espoir de se rapprocher un peu plus du bon compte, c’était mieux plutôt que d’affronter ces horreurs.

Mais les missiles explosèrent juste au-dessus des robots. Sans les toucher.
Ils devaient avoir un champ de force pour les éviter. Ca voulait dire que c’était à lui de s’en occuper. Et que son dernier missile ne servirait à rien.
Cool.

Les robots tiraient sur lui et Tony évita les mini obus en sautant en l’air… dans leur direction. Il n’avait pas peur d’eux. Grâce au Khan, il savait que sa Lumière l’emmènerait au Walhalla quand il serait vaincu ; surtout, sa disparition serait vengée comme il le faudrait par ses frères. Il était persuadé que le Khan serait victorieux car c’était ainsi que tournait le monde pour lui. En fait, il n’avait peur que d’une chose : ne pas revoir sa femme et sa fille avant de disparaître. Il allait se battre pour ça.

Il roula sur le sable en retombant mais dû lâcher sa mitraillette au passage. Tony ordonna à son ventre de sortir son arme à feu classique et la récupéra pour tirer deux balles vers deux robots. Si ces derniers étaient meilleurs que les autres, ils avaient toujours du mal à suivre les déplacements rapides des soldats du Khan et ses deux cibles devinrent deux nouvelles victimes.
Cependant, ces nouveaux ennemis savaient s’adapter et les deux derniers se déplaçaient sur chaque côté, pour éviter deux nouveaux tirs en plein tête. Ils allaient tirer ensemble pour le prendre en sandwich et Tony… ne fit rien.

Il se releva, garda serrée dans sa paume droite son arme, et regarda fixement le robot à sa droite. Les secondes s’écoulaient lentement dans un paysage apocalyptique, où l’odeur de mort régnait avec le parfum du métal rouillé. La créature métallique ennemie regardait avec son œil unique et globuleux celui qui devait bientôt être sa victime. Lui et son collègue robotique tirèrent alors en même temps avec leurs canons, mettant fin à cette sourde tension, mais Tony ne fut jamais touché.
Il avait utilisé ces quelques instants pour activer toute sa force et toute sa rapidité dans ses jambes, ce qui lui permit d’accomplir très vite une flexion pour sauter encore plus haut. Le robot à sa gauche fut détruit par l’autre, mais ce dernier évita aussi l’attaque.

Tony retomba lourdement dans l’eau, faisant à nouveau face à la créature. Il avait usé d’une tactique débile mais qui avait fonctionné – presque. L’autre robot avait été stupide, comme tous ceux créés par les résistants, mais pas celui-ci. Lui semblait plus intelligent… plus rusé en tout cas. Il l’avait fixé et avait sûrement compris ce qu’il voulait faire, mais n’avait pas hésité à détruire son camarade.
Peut-être que les scientifiques ennemis avaient pu implanter un peu plus d’intelligence dans leurs créations. Jusque-là, les robots étaient puissants mais bêtes, car il était plus simple et rapide de construire des canons que des microprocesseurs pour les faire raisonner un peu plus. Et les résistants n’avaient jamais eu beaucoup de temps et de ressources. Jusqu’à maintenant.

Ces monstres n’avaient pas d’âme : ils ne croyaient en rien, n’aimaient rien, ne ressentaient rien. Ils devaient être exterminés car ils étaient le contraire de la Parole du Khan, du Souverain de l’Univers ; ils étaient son opposé. Et leurs créateurs devaient aussi être annihilés pour avoir osé créer de telles hérésies.

« Khaaaaan !!! »

Tony avait sauté à nouveau vers le robot, l’arme pointée droit devant lui et les balles pleuvant vers le robot ; elles ne le touchèrent pas. Apparemment, le bouclier ne fonctionnait que pour les attaques aériennes : il avait bien réussi à détruire les autres robots en leur tirant dessus à leur hauteur. C’était stupide, mais ça n’était pas forcément étonnant : les créateurs avaient dû lancer ces quatre-là comme des tests, pour voir ce qu’il fallait améliorer ou non après un premier entraînement. Et donc le bouclier n’avait été activé que pour l’attaque la plus évidente ; ils avaient dû être persuadé qu’ils n’auraient pas de mal à le vaincre. Tss.

Le robot rattrapa Tony alors qu’il redescendait et le fit violemment plonger dans l’eau avec une de ses mains griffues. Sa combinaison ne la craignait pas mais son ennemi commençait à lui tirer dessus avec ses deux canons et à le griffer avec son dernier membre. Il pouvait encaisser mais pas longtemps.
Tony essaya donc de se défendre, de tirer mais il perdit son arme sous l’eau à force de subir le choc des tirs et des griffures. Sa combinaison lui indiquait qu’il perdait de plus en plus son bouclier, qu’il devait réagir… mais le robot était supérieur en corps à corps ; il était trop fort pour lui. Mais ça restait un robot.

Il subit encore une série de coups avant de faire le mort : il ne bougea plus, en subi une nouvelle avant que le robot ne s’arrête. Il ne devait pas comprendre : ses scanners lui indiquaient que Tony était toujours en vie mais il ne bougeait plus, ne se défendait plus. C’était contre tout ce qu’on avait dû lui intégrer sur les soldats du Khan, qui étaient reconnus pour ne jamais céder et pour considérer comme glorieux de mourir pour leur divinité.
Ils étaient cependant réputés pour leur ruse, aussi. Mais le robot ne l’avait peut-être pas encore intégré, ça.

Tony n’attendit pas qu’il s’en rende compte : il profita de cette seconde de tentative de compréhension dans ses circuits pour s’emparer du couteau qu’il avait libéré de sa cuisse pour se retourner et le planter dans la gorge du robot. Celui-ci tenta de l’arrêter mais encore une fois la rapidité des soldats du Khan surpassait celle des machines sans âme. Grâce à cette combinaison mais surtout grâce à leur foi, Tony savait que jamais ils ne cèderaient face à un seul robot. Ce serait un trop gros déshonneur de faillir devant une seule monstruosité.

Le robot recula avant de s’écrouler, vaincu par ce couteau en métal étrange et récupéré sur une planète annexée, et qui avait la particularité de pouvoir couper tout alliage possible. Le Khan en avait été impressionné, et voyant des similarités entre cette arme et son destin universel l’avait nommé le Khanium.
Tony se releva, calmement. Il s’approcha de l’endroit où il avait laissé son pistolet et le récupéra avant de retourner vers sa mitraillette. Il souffla bruyamment, apparemment satisfait et détendu d’avoir servi le Khan et d’avoir survécu pour recommencer. Il rangea son pistolet et s’accroupit pour reprendre son arme… et planta son couteau dans le robot invisible qui allait le frapper.

Il ne vit pas l’aspect du monstre et ne put qu’entendre sa chute brutale sur le sable. Il avait deviné que si les ennemis lançaient de nouvelles machines de ce genre, avec un bouclier doté d’une telle faiblesse, à découvert, c’était qu’ils étaient sûrs que le Khan ne mettrait pas la main sur les carcasses. Un soldat du Khan pouvait vaincre malgré leurs évolutions ces nouveautés, et il aurait été stupide de prendre le risque que leurs innovations se retournent contre eux après analyse par les troupes ennemies. Et ils n’étaient pas stupides à ce point.

C’était pour ça que Tony s’était douté qu’ils avaient un as dans leur manche, notamment un robot dissimulé quelque part pour finir le travail au cas où. La technologie était connue par le Khan et celui-ci en avait doté ses unités d’espionnage ; ce n’était donc pas étonnant que les ennemis puissent y avoir accès aussi. Il avait simplement attendu pour fournir la meilleure cible à son ennemi et avait profité de ses sens améliorés pour entendre tout changement dans l’air. Et il avait frappé.

Il se releva, cette fois-ci définitivement détendu et vainqueur. Sa joie était triple : celle de la victoire pour le Khan, celle de pouvoir lui ramener les restes des nouvelles armes ennemies et surtout celle d’avoir atteint le compte.
Un flot lumineux le recouvra alors et son sourire s’étira encore. Il rentrait chez lui.



Vaisseau Lumière de l’Aube I-V, en orbite autour de XU-140607.
Pont des analystes.

« Le soldat Ziang Tony, matricule 0311028587, a atteint son compte en détruisant cinq unités ennemies, de deux types inconnus.
- Transfert de sa conscience vers le logiciel Maison. Quelle est la version de la femme et de la fille ?
- Pour sa génération, c’est la version Bêta-Six-Trois.
- Initialisation de la version Bêta-Six-Trois alors. Envoyez une autre unité récupérer son corps pour le mettre en attente dans le vaisseau de stock X-X-I-I. Ordre classique de récupération d’un soldat tombé au combat.
- Quand sera-t-il renvoyé dans son unité ?
- Demain. Son unité rentrera ce soir au vaisseau et leur mémoire sera modifié pour effectuer le saut temporel suffisant pour légitimer son retour.
- Ordre envoyé. Le soldat Foster Ben, matricule 19870211, a aussi atteint son compte.
- Transfert de sa conscience vers le Logiciel Maison. Quelle est… »
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Vieux 02/03/2011, 18h49
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Bonsoir. Après plusieurs mois où je n'ai plus rien posté, voici un petit texte, très secondaire mais qui m'a permis de me relancer tranquillement dans l'écriture après une grosse phase de concentration sur autre chose. J'essaye ici de mêler deux genres différents, le médiéval et le fantastique, en faisant une grosse, grosse référence à un auteur que j'aime beaucoup.
J'espère que ceux qui liront aimeront ce texte pas très long qui m'a bien fait triper au boulot quand je l'ai imaginé.
On le retrouve aussi sur mon blog.

Le château

France, Massif Central. 1232.

« Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis satanica potestas, omni… IIIIIIIIIIIIIAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARGHHH !!! »

Le curé hurla, les yeux révulsés et fixés sur son ventre qui libérait, fendu, ses viscères. Sa robe de bure se colora en rouge, son sang s’écoulait sur les dalles sombres et froides de la chapelle. Derrière la lourde porte en bois, les hommes du Baron de Rotanne s’armaient, prêts à la bataille – prêts à la mort.
A l’intérieur, leur seigneur essuyait son épée ruisselante sur l’habit de sa victime. A ses côtés, sa femme pleurait, allongée sur le sol, désespérée. Leur petite fille, de deux ans à peine, reposait assise sur les pierres fraîches. Elle déposa délicatement son index dans la mare de sang qui se formait devant elle. Elle regarda son doigt étrangement coloré et ri.

Ludovic de Rotanne frissonna. L’Enfer était sur eux.

« Monstre… sale monstre… faire ça en une chapelle… devant Dieu… qui nous regarde et nous juge !!!
- Vous savez que c’était la seule solution.
- NON !!! Je ne peux l’accepter ! Un… un prêtre, en sa maison ! C’est… c’est le pire des sacrilèges !
- Il en est de bien pire. Mes hommes se feraient un plaisir de vous les inculquer si vous continuez ainsi. »

Isabelle de Rotanne releva son visage ravagé par les pleurs pour offrir un regard de haine et de dégoût envers son époux. Ses traits parfaits, normalement magnifiés par ses longues boucles rousses, n’étaient plus que l’expression de sa colère et de sa rage envers cette brute qui n’était plus l’homme qu’elle avait épousé.
Puant, sale, Ludovic n’était en effet plus que l’ombre de l’être raffiné qu’il avait été quand ils s’étaient mariés pour unir leurs deux familles. Jadis distingué et éduqué, il se terrait désormais derrière sa lourde armure de métal et les armoiries de sa famille, un cheval gigantesque et enflammé. Le Baron avait aussi laissé pousser sa chevelure sombre et une épaisse barbe piquait vigoureusement le visage poupin de son enfant quand il l’embrassait.

Cela faisait des mois qu’il ne faisait plus attention à sa personne, persuadé que ce moment viendrait et cherchant à l’empêcher. Manifestement, ses efforts n’avaient pas été suffisants.

« Dieu vous brûlera pour ce que vous avez fait.
- Dieu se détourne de notre château et vous le savez. Il n’y a que moi ici pour vous protéger et pour sauver notre petite Elodie.
- Vous voulez nous tuer !!! Vous voulez lui arracher le cœur !
- Mais non, jamais. Je ne suis là que pour empêcher qu’il vous arrive quelque chose. »

Ludovic de Rotanne lâche la robe de bure et entend sa lourde lame cogner contre la dalle de la chapelle. Celle-ci avait été construite par son père, en même temps que ce donjon et le reste du château. La structure n’avait pas la beauté et la sécurité d’autres constructions de la région, mais sa famille s’était forgée une forte réputation depuis qu’Henri, le père de Ludovic, avait participé à la victorieuse prise de Constantinople en 1204.

Grâce au butin ramené de la cité légendaire, il avait pu faire construire ces quatre tours entourées de solides murs et ce grand donjon. Ludovic était né quelques mois plus tard, signe d’espoir dans ce château troublé par les souvenirs douloureux de croisade d’Henri.
Celui-ci mourut étrangement, dans son lit, fin 1205 : le visage ravagé par un cri terrible d’agonie inexpliqué, il semblait être mort de peur alors que son porte était continuellement gardée par un de ses plus fidèles soldats. Des circonstances restées bien sûr secrètes.

Ludovic avait donc grandi sans père, hanté par cette figure légendaire qui avait tant marqué la région et les gens qui évoluaient autour de lui. Il avait toujours voulu lui faire honneur, il avait toujours essayé de faire de son mieux pour lui ressembler et éviter que le château et ses habitants soient menacés. Il avait compris, grâce à ce que les vassaux de son père lui avaient expliqué, que le château avait toujours été un rêve et un espoir pour Henri, et il était décidé à le protéger à tout prix.

Rien d’humain, s’était-il juré, ne devait jamais faire tomber ces portes et ces murs. Les Barons de Rotanne devaient faire le serment de donner leurs vies pour que cette bâtisse reste debout et que ceux qui demandaient sa sécurité puissent ne jamais rien craindre derrière ces murs.

C’était pour cela que Ludovic avait toujours cherché à renforcer le château, à obtenir les meilleures armes possibles pour ses hommes, à apprendre des meilleurs maîtres. Il voulait faire honneur à son père et se rapprocher de lui en partageant son rêve, son but.
Cependant, alors que les bruits de la Bête parvenaient à ses oreilles malgré les lourdes pierres qui le séparaient de l’extérieur, il se rendait compte que tout cela avait été insuffisant. Qu’il était allé trop loin.

« J’espère vivre assez longtemps pour voir la Bête vous dévorer. J’espère pouvoir rire en voyant vos entrailles arrachées par ses crocs inhumains. J’espère pouvoir acclamer la Bête quand elle arrachera votre cœur encore chaud !!! »

Ludovic ne regarda même pas son épouse alors qu’elle continuait à l’insulter et à lui souhaiter les pires horreurs. Son esprit avait quitté son être et seule sa folie s’exprimait maintenant. Il hésitait à lui laisser la petite, mais il savait qu’au fond Isabelle ne lui ferait jamais rien. Elle aimait cet enfant plus que tout et jamais il n’avait vu un tel attachement entre deux êtres. A une époque, il en avait même éprouvé une quelconque jalousie. Tout cela était bien loin, maintenant.

« Léon. Qu’en est-il ? »

Le Baron avait ouvert la lourde porte de la chapelle pour s’adresser à son meilleur soldat, lui-même fils d’un fidèle de son père. Les deux hommes avaient grandi ensemble, avaient appris ensemble et avaient tous deux tentés d’être dignes de l’héritage paternel. Le regard qu’ils échangèrent était clair sur leur échec et les sentiments qu’ils éprouvaient.

« La… elle arrive, monseigneur. Sous peu, la porte va céder.
- Crois-tu que ce pont-levis, cette nouvelle idée pour défendre un château, aurait pu nous aider ?
- Je ne crois pas, monseigneur. Je ne pense pas que l’eau aurait pu stopper la Bête.
- Je vois. Comment sont les hommes ? »

Léon jeta un regard autour de lui, vérifiant que les deux soldats postés autour de la chapelle n’écoutaient pas. Il s’approcha de Ludovic pour lui parler plus bas.

« Ils ont peur. Ils… ils ne savent pas pour… pour la Bête, mais ils sont bien conscients qu’elle va bientôt entrer et qu’ils ne pourront rien contre elle.
- N’ont-ils pas tenté de…
- Non, monseigneur. Non. »

La force de la certitude de Léon rassura quelques secondes le Baron. Avant qu’il ne se souvienne de ce qu’ils devaient affronter.

« Léon, je… »

Ludovic fut stoppé par l’explosion de l’énorme porte en bois qui protégeait jusque-là le château de Rotanne. Plusieurs hommes descendirent des tours pour se rassembler et protéger leur seigneur, mais tous furent terrorisés et immobilisés par la créature qui leur faisait face, entourée des débris d’une porte que vingt hommes ne parvenaient que difficilement à soulever.

Un cheval de flammes, gigantesque, les observait.
Le regard presque humain, terrifiant. De ses narines sortait des nuages de fumée sombre. Une figure d’Enfer.

La Bête fonça sur les hommes les plus proches et les frappa avec ses sabots et son visage, brûlant les plus chanceux et brisant les os et les corps des autres. Rapidement, le silence qui s’était abattu lors de son apparition se transforma en tumulte de cris, de bruits d’épées et d’armures.

Certains essayèrent de se battre. Certains essayèrent de fuir. Tous furent attrapés et détruits par la Bête.

Méthodiquement, elle s’acharna sur chacun des hommes et vassaux de Ludovic. Ce dernier essaya bien de se jeter sur la créature après avoir refermé la porte de la chapelle, mais la Bête l’évitait toujours – comme si elle le gardait pour la fin. Et il savait bien que c’était le cas, qu’il était comme un dessert pour cette ignominie.

Finalement, après de longues minutes de massacre et d’horreur, la Bête se posta devant le Baron, ses yeux de feu plantés dans les iris sombres du seigneur. Il ne prononça aucune parole : il savait que c’était inutile.
Il connaissait cette chose… il était responsable de sa présence ici.

Ludovic avait été aveuglé par son serment, par sa rage de respecter la promesse faite à son père et d’offrir au château sa meilleure protection. Fouillant les papiers de son père, il était tombé sur une page ramenée secrètement et prudemment de Babylone.
Issue d’un manuscrit arabe, il était parvenu à la faire traduire par un moine lettré de la région et revenu des croisades, qui avait étonnamment disparu peu après avoir réussi à déchiffrer l’écriture étrangère.

La page était une incantation diabolique servant à créer le parfait protecteur pour celui qui le voulait. Cependant, l’homme devait sacrifier ce qu’il avait de plus cher pour aboutir au protecteur. Le Baron s’était longtemps refusé à aller jusque-là pour protéger le château, mais les années passant, sa peur de voir la bâtisse tomber aux mains de ses ennemis locaux ou des mouvements étrangers grandissait.

Peu à peu, le serment était devenu une prison pour Ludovic, qui ne vivait que pour renforcer la protection du château. Se détachant de sa femme, obnubilé par sa « mission » et par la page de manuscrit, qui représentait une solution tentante mais terrible. Il n’avait jamais réussi à déterminer ce qui était le plus important à ses yeux : le château ou sa famille, sa descendance, l’honneur familial.
Même s’il désirait la paix en son château, les jours passés auprès des siens, d’Isabelle, qu’il avait appris à aimer, et maintenant de leur petite Anne, étaient les plus beaux de son existence. Il était heureux grâce à eux.

Hélas, ces jours n’étaient pas éternels et trop souvent la peur que le rêve de son père disparaisse, le rêve de ce père absent et légendaire, se fit plus forte. Il avait entonné l’incantation. Et découvert ce à quoi il tenait le plus : le château.
Tous en sa famille périraient quand même pour cela.

Ludovic de Rotanne s’était perdu dans sa quête de protection et avait entonné l’incantation pour créer le parfait protecteur du château – ce même château que le protecteur devait détruire comme contrepartie de l’incantation.

Le Baron ne disait toujours rien, son regard fixé sur la créature devant lui. Lentement, il releva l’épée de son père et tenta de frapper la Bête.
Alors que celle-ci l’évitait, il entendit la lourde porte de bois s’ouvrir derrière lui. Et tandis que les sabots de la Bête le frappaient et s’acharnaient sur son corps tombé au sol, les rires sadiques de son épouse accompagnèrent son lent et douloureux trépas.

Au fond, Ludovic avait respecté son serment : rien d’humain n’avait fait tomber les portes et les murs du château – grâce à son protecteur. Hélas, c’était une bien sombre satisfaction à emporter dans la tombe.

***

France, Massif Central, 1232. Le lendemain.

Deux cavaliers regardent les ruines du château de Rotanne. Tous deux sont bien habillés, mais sans luxe et sans noblesse. Lourdement armés, ils ne craignent ni les bandits, ni les armés.
Le cavalier de droite porte une enfant sur l’avant de sa selle.

« Avez-vous récupéré la page manquante ?
- En effet. Elle se trouvait près du cœur du Baron de Rotanne.
- L’hérétique aura voulu montrer sa foi en le démon jusqu’à la fin.
- Oui. Que faire, maintenant ?
- Sa sainteté le Pape a décidé d’interdire l’édition latine d’Olaus Wormius.
- Celle de 1228 ?
- Oui.
- Il est donc à espérer que le Kitab al Azif, le livre du dément Abdul Al-Hazred, soit à jamais perdu pour la chrétienté et l’humanité.
- Certes. Nos hommes à Babylone ont détruit les exemplaires trouvés là-bas.
- Et cette page ?
- Elle sera brûlée en cette heure.
- Bien. Mais que faire de ces ruines ?
- Les seigneurs locaux seront heureux de profiter de ces terres. Et un peu d’or leur permettra de ne pas poser de questions.
- Il sera cependant compliqué d’empêcher les rumeurs sur l’étrange disparition du Baron de Rotanne, de sa femme et de ses hommes. Cette enfant sera recherchée, si son corps n’est pas retrouvé.
- Quelle enfant ? »

Le cavalier sortit une dague et la planta dans le corps encore poupin de la petite Anne. Celle-ci s’éteignit dans un gargouillis immonde, qui n’arracha même pas une grimace aux deux hommes. Le cavalier prit le petit corps et le lança sans ménagement vers les ruines.

« Et quel Baron de Rotanne ? Il n’y eut jamais de château, jamais de Baron, jamais de Rotanne. Nous allons payer ses voisins pour qu’ils se taisent et se rappellent d’oublier son existence. Nul ne doit connaître cette histoire, connaître l’existence de ce que Wormius appelle le Necronomicon. C’est notre devoir d’agir pour l’ignorance des peuples. En tant que chrétien. En tant qu’homme. »
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  #213  
Vieux 30/03/2011, 22h06
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Un ami m'a lancé un défi : un polar spécifique, aux conditions un peu étranges. Défi relevé ! Un petit texte et une interrogation : à votre avis, quelle était la spécificité du défi ? Bonne lecture !

Du flair

La rosée me fait éternuer. L’aube hivernale fait frissonner mes vieux alors que je sens mes grosses pattes peiner dans la neige. L’odeur du cadavre égorgé devant moi me révulse. Saleté d’odorat. J’aurais préféré avoir l’ouïe plus développée, dans des moments comme ça. J’aurais aussi voulu éviter d’être là, surtout.

Les proches de la victime sont derrière moi. Je sens leur regard sur mon dos : elles attendent que je dise quelque chose de rassurant, de fort. Elles tremblent, autant à cause de la fraîcheur matinale que de la peur. Elles sont terrifiées, et elles ont raison. Ça fait des mois que nous n’avons pas eu à recenser de disparition, naturelle ou autre. La dernière fois, c’était Isabelle, et c’était parce que son moment était venu.
Marie s’est couchée comme les autres hier soir, et sa journée a été ordinaire. Repos, réveil, repas, travail, repos. Une mécanique bien huilée, une dynamique organisée pour une efficacité optimale. Marie était appréciée par ses proches et ses collègues, et personne ne comprend pourquoi elle a été retrouvée devant chez elle ce matin. La gorge arrachée, le ventre ouvert en deux.

Du sang recouvre les murs de l’endroit qu’elle appelait auparavant chez elle. La collègue qui l’a retrouvée ne s’en remet pas, paraît-il. Je vais devoir aller l’interroger, mais… j’ai le temps. D’abord la scène de crime. Mais d’abord, éloigner les témoins gênants. Je n’ai pas besoin qu’on me mette la pression.
Ce meurtre… c’est du travail de pro. La gorge, le ventre : il n’y a pas de traces de coups autre part. Le tueur savait où viser, vite et bien vu que personne n’a entendu les cris de Marie. Ça a dû se passer en quelques secondes à peine. Du travail de pro, oui. Et je crains de déjà connaître l’auteur, mais j’espère que non. Il s’était rangé, merde.

J’évacue donc avec difficulté la foule qui glousse de colère. Elles n’osent pas me le dire, mais elles ne supportent pas que je les traite comme ça. Elles ont toujours l’impression d’être considérées comme le plus bas échelon, comme les « petites mains », qui ne comptent pas vraiment. Elles n’ont pas forcément tort. Ce n’est pas une raison pour les humilier d’avantage en étant trop vulgaire et autoritaire.

Enfin seul, je peux m’approcher et faire mon boulot. Je me sens vieux. Ça fait longtemps que je fais ça, que je maintiens l’ordre ici, entre les collègues de Marie, les grands types d’André qui accompagnent toujours le Chef dans ses déplacements ou Otto et les siens, tous plus vulgaires les uns que les autres. Certains n’ont aucune notion d’hygiène. Et je ne parle pas des autres : j’ai l’impression d’être entouré de bandes rivales, prêtes à exploser à chaque instant.
Je me sens fatigué en regardant les traces autour du cadavre. Nous sommes en hiver, le sol est dur et froid : impossible de trouver un véritable indice ici. Seules les traces sur les murs de la maison de Marie et de ses proches et le cadavre peuvent m’aider. C’est mince. Surtout que je n’ai jamais été doué pour ça.

Moi, ce que je préfère, c’est la chasse. Poursuivre la cible, remonter sa trace en pleine forêt. Etre discret. Rapide. Efficace. Voir mais ne pas être vu. Et choper enfin celui ou celle que je poursuis depuis des heures. J’ai toujours laissé mon Chef tirer la gloire de mes victoires : ça ne m’a jamais intéressé. Moi, ce que j’aime, c’est la poursuite, la traque.
Le Chef a apprécié mon sens du sacrifice, je pense. C’est pour ça que, trop vieux pour les opérations sur le terrain, il m’a laissé finir ma carrière ici. A protéger ceux qui n’en n’ont pas besoin. Qu’est-ce que je peux faire contre la sélection naturelle ? Il n’y a plus eu de meurtre depuis des mois, et à chaque fois le coupable est facilement identifié.

C’est lui. C’est toujours lui. Et je suis persuadé que, là encore, il est derrière tout ça.
Merde. Il m’avait pourtant promis.

Je traîne ma carcasse fatiguée jusqu’à l’orée de la forêt. Il se cache, je le sens. Il pense que je ne l’ai pas vu, mais mon odorat est toujours là et sa puanteur est bien trop présente pour l’oublier. Surtout, je le connais par cœur : je sais comment il fonctionne, comment il pense.
Des années d’opposition nous ont rapprochés, finalement. Je le connais mieux que mon coéquipier, Julian. Lui qui ne peut pas me seconder parce qu’il est en déplacement avec le Chef, à garder les troupes. Hé. Plus jeune, plus sûr. Même s’il a été blessé lors de la dernière sortie du Chef, quand une meute d’adversaires l’a acculé pour s’en prendre aux gamines. Il s’en est sorti avec talent, c’est normal qu’il soit avec le Chef. Mais j’aurais bien besoin de lui, là.

J’attends.
Je sais qu’il sait que je suis là. Je ne bouge pas, en signe de paix. Je ne veux pas l’attaquer. Plus. J’en ai assez des combats, surtout que l’issue est toujours la même. Si je ne l’emporte pas, le Chef s’en mêle et l’autre en souffre. Le Chef tape plus fort que moi. Red, ce vieux filou, sait bien qu’il vaut mieux me parler à moi plutôt qu’à lui.

Mais rien. Toujours rien. Ce n’est pas normal. Red sait très bien que ça ne sert à rien de se cacher quand je suis là, et au fil des ans une relation de « confiance » s’est instaurée entre nous. Il sait que je suis venu seul. Il n’a pas besoin de se cacher. Sauf si quelque chose ne va pas.

Lentement, prudemment, je m’approche. Même si je le connais, je préfère assurer mes arrières. Hé, on est ennemis, quand même. J’enlève doucement les branches devant sa tanière, cachée entre deux grands arbres et une petite dune, si proche de nous que ça en est indécent. Je lui ai souvent dit qu’il était fou de se cacher aussi près. Ça l’a toujours fait rire.
Mais là, il ne rit plus. Parce qu’il n’en a plus le cœur. Ou parce qu’il n’en a plus la mâchoire, arrachée et trônant à quelques mètres de sa carcasse.

Il est mort. Depuis hier après-midi, au moins, vu l’odeur. Et Marie est morte dans la nuit, vu qu’elle s’est couchée avec les autres hier soir. Il n’a donc pas pu la tuer, même si c’était sa méthode. Il en a emporté beaucoup, des « petites mains », et le Chef a souvent essayé de le punir définitivement. Red s’est toujours enfui. Il a toujours utilisé les failles du système pour se défendre. Il a toujours réussi à échapper à la sanction finale. Jusqu’à aujourd’hui.

Ici aussi, le cadavre est net : la mâchoire arrachée, et rien d’autre. Du travail de pro. Personne, chez nous, ne sait faire ça. Personne n’a la précision, la fureur et la force pour ça. Red a dû essayer de se défendre, et son agresseur a quand même réussi en quelques secondes à le détruire. Et pourtant, Red était un pro lui aussi. Qui a bien pu… qui était assez doué pour…

Oh. Oh merde.

Ma vieille carcasse bondit de la cachette de Red. Mes vieilles pattes me portent jusqu’à la cour centrale, près de la maison de Marie. Le Chef. J’entends le véhicule du Chef. Je dois le prévenir. Il est en danger, nous sommes tous en danger. Il… oh non, c’est lui. Mon dieu… c’est terrible. C’est lui. Ça ne peut être que lui. Trop fort, trop pro, trop puissant pour que ça soit quelqu’un d’autre. C’est lui.
Le Chef. Je dois avertir le Chef. Avant qu’il ne lui tourne le dos.

Là. Je le vois. J’y suis presque. Je l’appelle. Il me regarde. Oh, il recule. En même temps, je dois être recouvert du sang de Marie et de Red : j’ai inspecté leurs cadavres, j’ai cherché des traces sur les scènes de crime. Et je cours et j’hurle tellement que je dois faire peur. Il recule encore. Mais je ne peux pas ralentir. Je dois l’avertir. Je dois…

Le choc me coupe la respiration. Je roule sur le sol, je sens mon épaule souffrir sous le choc.
Quelque chose… quelqu’un est sur moi. J’ouvre mes yeux pour voir la gueule de Julian. Je suis allongé, il est assis sur moi. C’est lui qui m’a frappé. C’est lui qui me frappe, en fait. Coup droit, coup gauche, coup de tête : la totale. Il me fait tout subir. Tout ce que je lui ai appris.

Je n’arrive pas à relever mes poings pour me défendre. Il est trop rapide, trop jeune. Merde, c’était prévisible : je l’ai formé. A être le meilleur. A suivre le Chef. A prendre ma place. J’étais heureux de ce sacrifice pour le Chef. Finir ma vie ici, ça ne me plaît pas mais pour le Chef… je le fais. Et je laisse Julian suivre ma voie.
Mais… Julian. C’est lui. Alors que je sens mon visage être ravagé par ses coups et ma conscience peu à peu disparaître, je sais que c’est lui. Il… il a dû être contaminé par une maladie quand la meute l’a blessé, l’autre fois. Il ne peut plus se restreindre, maintenant.
Il veut du sang. Il veut mon sang. Il l’a.

« Ola, ola, couché ! Couché, Julian ! »

Le Chef sépare les deux chiens. Le plus vieux est mort depuis quelques minutes, déjà. Il a eu peur en le voyant foncer vers lui, surtout après le meurtre de sa poule, ce matin. Est-ce que le vieux l’a tué ? Peut-être a-t-il eu la rage, à force de s’en prendre au renard, qui rôde toujours près de la ferme. Heureusement, Julian l’a protégé et a mis fin à la menace. Comme il a protégé le troupeau l’autre jour contre une petite meute de loups. Il les a fait fuir avec seulement une petite blessure, sur le dos. Il s’en est déjà remis.
Bien joué, pense-t-il en caressant son chien qui grogne, sûrement encore dans l’action et dans l’adrénaline. J’ai eu du flair en gardant Julian près de moi et en laissant le vieux ici. Qui sait ce qu’il serait arrivé si j’avais gardé le vieux pour protéger les brebis et pour me protéger ? Oui, j’ai eu bien du flair ! Mais c’est quand même bizarre qu’il grogne toujours autant, remarqua-t-il…
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  #214  
Vieux 27/05/2011, 11h56
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Pour m'entraîner pour le recueil de Buzz sur la fantasy (s'il tient toujours), je me suis forcé à rédiger une petite nouvelle pour tester des personnages. Je continuerai d'ailleurs dans les jours à venir, mais voici ma première tentative dans l'heroic fantasy.

Le Solitaire

Ses doigts gantés s’accrochent à la glace, s’enfoncent dans la matière gelée avec la force de l’habitude. Un souffle rauque accompagne l’effort de porter l’autre main dans le flanc de la montagne enneigée, ses muscles poussant pour faire monter un peu plus son corps recouvert de ses encombrants vêtements chauds. Un pantalon en peau de bête, une cote de maille, un long manteau en peau d’ours, des gants remontant jusqu’à une chemise sombre ne sont pas faits pour l’escalade. Transporter un immense sac marron et une immense épée non plus.

Lentement, cependant, il avance, gravissant un à un les centimètres le séparant du rebord, qui le nargue depuis des heures. Il lutte contre le froid, contre le manque d’oxygène, contre la neige et le vent gelés qui le frappent régulièrement, comme des coups de couteau répétés.
A nouveau, son souffle devient rauque et irrégulier alors qu’il en appelle à ses dernières forces, celles-là mêmes qui lui ont sauvé la vie des dizaines de fois. Il ne calcule plus les moments où, acculé, il a su survivre grâce à une énergie nouvelle, son corps quasiment vaincu transcendé par le refus de la défaite. Il était connu, respecté, admiré pour cette capacité à survivre à tout. Sa gloire était grande, jadis, elle éblouissait les Royaumes Perdus et l’Eisnlor..

Finalement, un dernier grognement accompagne ses bras se posant sur le rebord de la montagne dont le sommet dépasse les nuages. Quelques secondes pour expirer et voilà qu’il se force à remonter tout son corps, sollicitant ses muscles usés pour se hisser piteusement sur le plateau.
Ses cicatrices le brûlent, ses vieilles blessures le font souffrir comme rarement. L’effort n’est guère impressionnant, il a déjà fait bien plus… dans sa jeunesse.

Son âge ne se fait jamais plus présent que lorsqu’il fait trahir son propre corps. Il serre les dents, autant de rage que de douleur.

Il a mal. Il respire comme un vieillard, allongé sur une neige gelée et fourbe. Aucun brin d’herbe, aucune trace de vie ne se trouve sur ce pan horizontal de montagne, simple étape de l’escalade permettant de rejoindre le Pic de Shoggoth, d’où naguère les dragons originels se sont envolés pour la dernière fois avant de mener les Royaumes à leur perte, selon la légende.
Rares sont ceux qui ont pu y accéder, du fait d’une montée jugée « impossible » par les habitués de la montagne. Encore plus rares sont ceux qui en sont revenus. Aucun n’en a produit de description cohérente.

Il n’est pas là par curiosité ; il a besoin de voir le nid des monstres pour mieux les comprendre. Pour mieux les trouver. Pour mieux les chasser.

Ses paupières fatiguées et recouvertes de glace se rouvrent difficilement. Un cri l’empêche de se reposer, et le sauve alors d’une mort douce mais insupportable pour le guerrier qu’il est ; il n’a pas survécu au siège de Braglady pour mourir comme un gueux dans la neige et la glace.
Il tourne sa vieille carcasse sur le côté, son bras sentant la glace craquer sous son poids. Ce n’est pas la curiosité qui dicte son comportement, mais le refus du danger.

Devant lui apparaît le paysage du petit plateau.
La montagne est proche de lui, à quelques mètres, glacée évidemment. Le flanc qui s’offre à ses yeux en face est entièrement vertical, sans prise possible, sans espoir de montée. Sur le sol, comme partout, tout est blanc et cassant : nulle trace de verdure, nulle trace de nature vivante par ici. Le plateau est minuscule, quelques mètres carrés tout au plus, et il semble impossible d’accès, tout du moins pour ceux qui ne veulent pas escalader.
Il ne comprend donc pas la présence de trois êtres vivants devant lui.

Un enfant, emmitouflé dans une longue cape en peau d’animal, recouvert de vêtements chauds de la tête aux pieds, collés contre la paroi glacée. Un homme sombre, habillé chaudement pour l’action, qui est à genoux devant une femme. Le bas de sa robe est arraché. Il a déposé une courte épée et un sac de voyage à ses côtés.
Il essaye d’abuser d’elle.

C’est elle qui vient de crier. L’enfant reste immobile, terrorisé. L’homme s’acharne, la frappe et parvient à maintenir ses deux poignets au sol avec une seule main. De l’autre, l’homme frappe encore son visage avec violence et force sa présence entre les cuisses. L’homme dégrafe sa ceinture et fait glisser son pantalon.

Ses cris s’intensifient.
Il ne bouge pas, assiste à la scène comme spectateur. L’enfant a les yeux rivés sur la scène et ne doit pas avoir plus de huit ans. Elle doit être sa mère ou sa nourrice, et vu la façon dont elle le regarde, elle regrette plus qu’il assiste à son abus qu’au geste en lui-même. Rares sont, de toute façon, les femmes de son âge qui n’ont pas subi les assauts honteux des mâles depuis la chute des Royaumes.
Il continue d’observer, son visage rongé par une courte barbe blanche et par la glace ne reflétant aucune émotion. Ses cheveux, qui descendent le long de ses reins, fouettent le sol à cause du vent. Aucun bruit, hors les grognements de l’homme et les cris de la femme, ne vient troubler la lente complainte du vent.

Cependant, alors que l’homme allait forcer la femme, l’enfant le surprend : aussi vif que peuvent l’être les gamins de son jeune âge, il s’empare de la courte épée. L’homme comprend immédiatement que la situation vient de changer diamétralement, se relève et essaye de lui parler. Ses paroles sont recouvertes par le vent, mais il est clair que son discours ne fonctionne pas : l’enfant le menace encore.
L’homme continue de parlementer, son intimité dénudée encore triomphante subissant maintenant les affres du froid. Il recule, les bras en avant, essayant de calmer le garçon en pleurs qui tient une épée plus solidement que l’on aurait pu l’imaginer. Si son visage est celui de la douleur et de l’incompréhension, sa poigne n’offre aucun doute sur sa détermination ; il veut le tuer.
La femme essaye de se relever mais glisse sur la glace, pathétiquement. Elle ne pourra rien faire dans la scène qui se joue devant elle. Elle n’est plus que spectatrice d’une pièce qui change de registre.

Il bouge enfin, se relevant avec prudence et douceur, sans se presser. L’homme parle toujours, parlemente – sans succès, l’enfant le faisant reculer et approcher dangereusement du rebord. L’homme ne s’en rend pas compte, son attention toute entière concentrée sur le garçon. Ses larmes gèlent sur ses joues mais l’enfant semble ne rien sentir.

Il est debout et marche lentement vers les deux êtres.
Il connaît la montagne, la glace, il sait combien elles peuvent être traîtresses. Ses bottes chaudes glissent sur des trous irréguliers sur le sol, des pièges plus ou moins dangereux pour les marcheurs inexpérimentés. Au-dessus d’eux, un bruit de tonnerre indique qu’un pan de glace s’est détaché près d’ici, certainement à quelques mètres. Il va rouler pour frapper le monde des hommes, des heures plus tard. Quand il parviendra sur la terre plus chaude et habitée, son absence aura déjà été remplacée par la neige et l’humidité gelée.

Il arrive aux côtés de l’homme et de l’enfant. Le premier le regarde et essaye de discuter, mais il ne l’écoute pas ; il fixe le garçon, qui continue de ne regarder que l’homme. Il reste immobile quelques secondes, réfléchissant lentement à ce qu’il doit faire.

Le vent fouette son visage et son corps lourd, usé. Ses bras ne sont plus ce qu’ils étaient. Sa grandeur est passée. Son héroïsme ne lui a mené qu’à la douleur et à l’abandon.
Sa solitude le pèse.

Le garçon pleure et tient pourtant fermement son arme. L’homme parlemente comme un condamné à mort, son intimité déjà recouverte de neige et bientôt de glace. La femme est assise, rhabillée à la hâte, passive.

Doucement, il pose ses mains gantées sur les doigts minuscules de l’enfant. Celui-ci le regarde pour la première fois, et sursaute comme s’il venait seulement de découvrir sa présence. Il ne sourit pas, son visage ne bouge pas. Après quelques instants, le garçon libère l’arme ; l’homme continue de parler, sans être entendu.

Il tient la petite épée avec sa seule main gauche. Sans un regard, il bouge son poignet pour imprimer un arc-de-cercle souple au mouvement de l’arme. Il n’agit qu’en dix secondes. Vingt secondes après, un paquet chaud et sanguinolent de chair tombe sur la neige glacée. Une minute après, l’homme se met à crier et s’écroule.
Trop tard : il s’est déjà retourné pour glisser lentement vers la femme. L’enfant le suit, presque mécaniquement : lui non plus n’a pas regardé l’homme et ne le fixe même plus.

En quelques instants, il arrive devant elle et lui donne la petite épée. D’un signe de la main, il intime l’ordre à l’enfant de prendre le sac abandonné par l’homme.

« Je… messire, je ne saurais vous remercier de… il… je l’avais payée pour qu’il nous emmène vers Hatecraft, où… où ma sœur… mais… le dragon… il s’est abîmé sur le Pic… nous… nous avons glissés jusqu’ici, et là… là… »

Il ne l’écoute pas. Il ne la regarde plus. Il fixe la montagne, le flanc auquel il n’avait pas fait attention jusque-là. Leur descente a dû se faire par là, l’escalade sera plus aisée.
Sans rien dire, il dépose son sac au sol et en sort quelques bouts de bois sec qu’il dépose près de l’angle entre les deux flancs de la montagne.
Il allume un feu alors que l’enfant et la femme se rapprochent. Sans rien dire, il s’assoit et les entend faire de même, ses yeux toujours fixés sur les flammes naissantes. Implicitement, il les accepte.

A quelques mètres, l’homme est allongé, une mare rouge épaisse entourant son corps qui se refroidit lentement ; il n’a plus la force de parler.
La glace reflète les silhouettes de l’enfant et de la femme, dos à lui, se tenant prudemment l’un contre l’autre, n’osant regarder l’inconnu. L’homme les fixe, immobile, abandonné à une mort certaine. Lentement, le liquide rouge sombre coule vers ces silhouettes. Lentement, le sang s’approche de l’enfant et de la femme – comme si s’il annonçait déjà leur sinistre destinée aux côtés du Solitaire.
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Vieux 11/10/2011, 07h11
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Wahou, quel ambiance.

Etrange, ce matin, j'ai froid
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nouvel épisode: SUNGIRL
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Vieux 11/10/2011, 09h26
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Merci !
Tiens, vu que tu as lu, je te poste la suite, elle aussi courte et dans le même thème :

Solidaire

L’air froid brûle ses poumons. Le vent hurle à ses oreilles, et souffle si fort qu’il a dû planter sa lourde épée dans le sol glacé pour se maintenir au rebord de la montagne, face au vide devant lui. Ses cheveux sont si gelés que le moindre de ses mouvements les casse et les fait chuter, brisés, sur le sol. Ses paupières ne parviennent qu’à s’ouvrir à moitié, le souffle et le gel les agressant constamment.
Il y est : il a atteint le Pic de Shoggoth, il est sur le toit du monde selon les vieillards. Il est là où sont nés les premiers dragons, les créatures terrifiantes qui ont un jour détruit l’unité des Trois Royaumes. En se délectant de la chair des Trois Rois, qui assuraient conjointement la direction du monde connu, en ravageant les Trois Capitales et en brûlant les récoltes années après années, ces monstres ont précipité la Chute.

Depuis, les hommes ne font que survivre, n’essayant même plus de forger à nouveau des fondations solides pour redevenir quelque chose. L’espoir est mort depuis longtemps.
Désormais, les Royaumes ne sont plus, seules demeurent des cités plus ou moins fortifiées, plus ou moins aptes à survivre face aux hordes de trolls et d’elfes noirs qui sévissent encore par les chemins. Les dragons eux-mêmes reviennent parfois, retrouvant avec délice le goût de la chair humaine pour quelques festins irréguliers.

Cela fait vingt ans que le monde des hommes est tombé.
Cela fait vingt ans que lui, en haut du Pic de Shoggoth, le regard perdu dans le vide, a juré de découvrir le nid des dragons, ou d’au moins d’en apprendre plus sur eux pour les traquer et les assassiner. Ils doivent payer pour ce qu’ils ont fait au Roi Wayne.

Gravir le Pic de Shoggoth était son dernier espoir de trouver une trace de ces monstres. Il a marché dans tous les Royaumes Perdus, il a interrogé chaque survivant et personne n’a jamais su lui donner le moindre indice sur les dragons. Ils apparaissent après les nuages, fondant sur leurs victimes comme un cauchemar dans une nuit d’enfant, sans prévenir, sans doute et entourés d’une cape de ténèbres et de cendres.
Les flammes occupent rapidement leurs victimes, qui ne peuvent les détailler, avant que les hurlements des plus chanceux, ceux qui sont dévorés, ne rendent fous ceux qui ont l’horreur de périr par le feu ou de survivre.

Seuls quelques vieillards, encore plus anciens que lui, ont pu le renseigner sur le Pic et les légendes affiliées. Il a monopolisé toutes ses forces pour gravir les pentes impossibles, les flancs gelés. Il a atteint le point de non-retour en parvenant ici, et il avait su dès le début qu’il n’aurait la force de redescendre que s’il trouvait quelque chose au sommet.
Il a été aidé sur la fin de son périple par la femme et l’enfant, qu’il n’avait utilisés que comme porteurs et aidants. Plus d’une fois, ils se sont révélés pratiques pour aller au-delà de passages plus difficiles. Plus d’une fois, ses faiblesses ont été compensées par leur jeunesse.

Malheureusement, leur utilité s’est aussi accompagnée de contraintes lourdes : plus de pauses, plus de lenteur, plus de paroles, plus de complaintes… rapidement, il s’est rendu compte qu’ils lui apportaient autant qu’ils ne lui coûtaient.
Il n’est guère un homme patient, mais il s’est interdit de les frapper ou de les abandonner : il a eu besoin d’eux pour parvenir jusqu’en haut du Pic. Ils sont alors parvenus à un bon équilibre entre leurs qualités et défauts dans l’escalade. Ils sont un peu comme une balance parfaitement stable, dans son esprit. Peut-être qu’ils réussiront à pencher du bon côté, à un moment. S’il a encore la force de bouger après cette énième déconvenue.

Il y est, maintenant. Il a fait deux fois le tour du sommet du Pic de Shoggoth, cherchant dans la neige et la glace des traces justifiant son escalade ; il n’a rien trouvé dans ce plateau grand d’un kilomètre, avec uniquement une excroissance rocheuse au milieu avec une petite cavité en son sein.
Le cœur lourd, il observe la neige et la grêle devant lui, le froid pénétrant ses chairs malgré ses couches de vêtement. Même ce dernier espoir n’est plus. Même la dernière piste s’est éteinte.

L’enfant et la femme sont derrière lui, grelottant dans la petite cavité malgré les peaux de bête récupérées dans le sac de l’homme qui a tenté de la forcer ; ils sont emmitouflés dans leurs habits, seuls leurs nez et leurs yeux sortant de leurs capes, peaux et bonnets.
Ils n’attendent que son signal pour redescendre ; il ne sait toujours pas s’il va le donner ou non. Depuis des années, la seule raison qui le pousse à marcher et à soulever la lourde épée est d’enfin trouver un nid de dragon, ou au moins un indice sur cette race et les moyens de les tuer.

Nul ne sait rien d’eux. Même les légendes sont muettes sur leur origine et leurs caractéristiques.
Les hommes ont cédé face à des créatures qui demeurent un mystère, même pour lui. Même pour le dernier envoyé du Roi Wayne. Il a failli à sa dernière mission.

Il baisse les yeux, las. Autour de lui, sur ce sommet enneigé et glacé, la désolation règne. D’autres que lui auraient sautés. D’autres que lui auraient abandonnés cette vaine quête depuis longtemps.
Lui sait que le destin peut encore offrir des cadeaux aux braves parmi les braves.

Mais… oui, pense-t-il. Oui, c’est bien cela. C’est bien ce qu’il croit voir.
Il reste calme, penché en avant, tout son poids reposant sur l’épée. Il se force à ne pas exulter en apercevant la forme tant redoutée au coin de son œil. Il se force à ne pas éclater de rire en imaginant ce qui va arriver, alors que le dragon approche et essaye d’être discret, songeant que la tempête n’a pas révélé sa présence. Oh oui, hurle-t-il en son for intérieur, elle arrive. La glorieuse bataille. Enfin.

Hélas, alors que le vent s’intensifie, que le froid se teinte légèrement de chaleur devant lui, que l’air le pousse en arrière alors qu’il l’amenait vers l’avant auparavant, un cri déchire le Pic et l’obscurité.

L’enfant.
Il hurle. Il s’époumone. Alors qu’il n’a pas ouvert la bouche quand sa mère allait se faire forcer, alors qu’il n’a rien dit quand le responsable a été énucléé, alors qu’il n’a pas prononcé un son durant l’escalade, voilà qu’il braille autant qu’à sa venue au monde.

Evidemment, sa mère tente de le faire taire, mais il est déjà trop tard : le dragon, qui se cachait jusque-là dans les nuages et s’approchait lentement, est conscient d’avoir été repéré. Son plan de laisser la bête s’approcher pour enfourcher son museau, rare élément faible de sa cuirasse d’épines, n’est plus.
Il doit maintenant improvisé alors que la bête apparaît dans toute sa splendeur devant lui. Enfin.

Pendant une seconde, il est impressionné par la stature du monstre. Il ne s’agit pas des dragons domestiqués, enfants bâtardisés et miniaturisés des créatures initiales, découverts à l’état d’œufs par des aventuriers errants et montés par ces fous. Même si le commerce du voyage pousse des inconscients à pratiquer ces moyens de transport, ils demeurent peu fiables mais ne sont pas de vrais dragons. Ils ne sont pas habitués au vol en haute altitude, et c’est bien pour cela que le dragonnet portant l’enfant et la femme s’est écrasé sur le Pic.

Non, il ne s’agit guère de vrais dragons. Pas comme celui qui lui fait face.
Il est énorme, simplement énorme. Cent mètres de haut, trois cent de long, cent cinquante de large. Rouge. Les écailles bordeaux. Le museau recouvert de cicatrices d’épées et de lances. L’œil gauche blanc, mort. L’œil droit rouge, avide, impatient… animal. L’haleine brûlante et mortelle. Les dents recouvertes d’os et de muscles. Humains.
Le dragon a mangé il y a peu. Et il a encore faim.

Il a pensé que la piste du Pic était fausse : il s’est trompé. Même s’il n’y a guère de trace d’un passage ou d’une éclosion, les monstres viennent aussi au Pic de Shoggoth. Pourquoi ? Il ne sait pas. Cela ne l’intéresse pas.

La bête est là ; lui aussi.
Rien d’autre n’importe.

Lentement, il sort de la glace l’épée. Longue d’un mètre, elle est d’un acier pur, forgée par les maîtres nains avant qu’ils ne disparaissent suite aux parties de chasse orchestrées par les Trois Rois. Son pommeau a été recouvert de la peau brûlée du Roi nain, Dwarin. Le manche a été taillé dans les arbres elfiques.
La lame a un nom : Trilium. La lame des Rois. L’emblème des Trois Royaumes, aujourd’hui perdus. A cause du monstre en face de lui, qui semble vieux et expérimenté. La bête a dû être parmi les premiers. Un trophée magnifique.

Généralement, il doit tenir l’épée à deux mains pour l’empêcher de chuter lourdement et de frapper le sol. Ses forces de vieillard peinent habituellement à la soulever – plus maintenant. Il est à l’endroit qu’il voulait, face à la bête tant attendue. L’affrontement dont il rêve aura enfin lieu. Il se sent rajeunir.

Le dragon le fixe, le battement de ses ailes le repousse lentement sur la neige et la glace ; il l’observe aussi. Il sait quand la bête va frapper. Il sent que le premier contact est proche. Son corps et son expérience lui hurlent ce qu’il sait déjà : le monstre a faim, veut le gober en lui arrachant d’abord la tête, met préféré de ces abominations. Il sourit, lève la lame pour frapper alors que le dragon s’avance, sollicite tous ses muscles pour cet effort alors que le monstre fonce sur lui et… rien.
Ni choc, ni coup, ni contact.

La bête est passée au-dessus de lui. Elle l’a évité.
Ce n’est pas lui qu’elle fixait. Ce n’est pas lui sa cible. Elle n’a même pas pris la peine de le chasser d’un coup d’aile. Elle s’est envolée pour redescendre en piqué et frapper la cavité, son immense gueule aspirant la roche, la glace et ses occupants. Ou plutôt son occupante.

L’enfant est à quelques mètres, au sol, allongé. La femme a dû lui intimer l’ordre de fuir, et les larmes sur ses joues déjà glacées indiquent qu’il ne voulait pas l’abandonner.
Elle hurle alors que la bête mâche, cherchant dans les débris de la montagne la précieuse chair de sa victime. Lui fixe le monstre, les doigts crispés autour du manche de Trilium. Sans s’en rendre compte, il serre les dents – autant de froid que d’indignation.

Lentement, il s’approche du garçon, désormais à genoux. Le dragon s’est posé à moitié sur le sommet du Pic de Shoggoth, qui ne s’écroule pas, comme s’il avait l’habitude d’un tel poids. Ils viennent décidément ici.
La bête mange, goulument. L’enfant pleure, encore et encore. Lui et le petit sont juste en face du dragon, qui bientôt aura terminé son tri et voudra plus.

Il sent le regard de l’enfant sur lui. Il connaît sa demande d’aide avant qu’il ait pu la formuler. Il se souvient de la multitude d’êtres qui ont, eux aussi, sollicité sa protection pour survivre ; il se souvient du nombre de fois où il a risqué sa vie pour eux, toujours victorieux. Toujours vainqueur. Le protecteur des faibles, voilà comment il était appelé, avant.
Jadis.

Muet, sans un regard pour le garçon, il libère une de ses mains et l’attrape au col, ses doigts gantés s’accrochant à sa petite cape en peau de bête. Le garçon hurle à nouveau, inconscient du fait qu’il ne parvient qu’à renforcer sa détermination.
Sans un mot, toujours, il soulève l’enfant et l’envoie au dragon. Sur sa gauche, donc la droite de la bête. Là où l’œil voit.

Le monstre tourne le crâne pour attraper au vol l’offrande. Ceci faisant, il coupe sa vision, son œil droit ne pouvant plus voir que le garçon et non plus l’autre adversaire. Celui-ci sollicite ses dernières forces pour courir vers la bête, la lame coincée entre ses doigts et ses avant-bras, comme un bélier.

Sans cri, sans hurlement, sans rage, il enfonce Trilium dans l’œil de la bête.

Malgré les hurlements, malgré les flammes qui rongent la glace du sommet, malgré les mouvements du monstre pour s’envoler définitivement, il s’accroche. Il lutte contre l’abomination, une volonté de mort face à une volonté de vie.
La bête n’est guère habituée à se voir dicter sa conduite et à souffrir. C’est peut-être une première pour elle. C’est définitivement la dernière.

Après de longs instants de lutte, le dragon cède et retombe lourdement au sol. Il le suit dans sa chute, roulant sur la neige gelée, abandonnant au passage la lame dans l’œil mort et ensanglanté du monstre. Il a réussi à percer le cerveau de la bête grâce à l’épée si longue des Trois Rois. Il a vaincu au nom du Roi Wayne, selon le plan de ce dernier.

Couché, face au ciel obscur et zébré de neige et de grêle, il se laisse aller à un sourire. Le premier depuis deux décennies. Sa dernière mission est accomplie. Il a suivi la dernière demande du dernier des Trois Rois. Il est un homme libre.
Maintenant, il peut redescendre, découvrir les joies de l’errance et de la vie sans maître ni but. Nul doute que sa conduite sera toujours la même, mais son cœur sera plus léger. Il n’est plus le dernier chevalier des Royaumes Perdus. Il est un simple survivant, comme tous les autres. Cela est amplement suffisant.

Lentement, il se relève et s’assoit dans la neige. En tournant la tête, il voit la carcasse du dragon et les jambes de l’enfant qui dépassent de sa gueule encore chaude. La seule réflexion qui lui vient à l’esprit est qu’il a bien fait de les prendre avec lui : même s’ils ont failli lui coûter la victoire au début, ils se sont finalement révélés bien pratiques.
La solitude a du bon. La solidarité aussi.
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  #217  
Vieux 25/10/2011, 09h36
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Bonne suite, tu continue dans cette ambiance morose/action qui est agréable.

Je pense que tu peux continuer a explorer ton personnage, un fou de cet ampleur mérite que l'on s'y attarde.
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Vieux 25/10/2011, 10h52
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Je vais le reprendre, oui. J'ai fais une parenthèse pour le recueil de Buzz avec un autre, mais il me manque.
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  #219  
Vieux 30/11/2011, 15h31
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Hop, j'ai publié il y a quelques jours une nouvelle récente sur mon blog. J'en fais également profiter mon bon vieux sujet ici, auquel je tiens beaucoup autant par nostalgie que par égocentrisme. Bonne lecture.

Le dernier pas

« Un petit pas pour l’homme, un recul pour l’Humanité. »

Ses mouvements sont lents, précis. Sa main lourdement gantée s’accroche à la rambarde qui l’amène au sol. Même s’il s’est souvent entraîné et qu’il a été longuement briefé sur la façon de faire, il ne peut s’empêcher d’appréhender le moment où il devra la lâcher. Il sera seul, alors, à la merci d’un environnement hostile ; où aucun homme n’aurait jamais dû mettre le pied.

« Quel humour, entend-il d’une voix acerbe dans le récepteur implanté dans son casque. Tu as manqué ta vocation. »

Il pose son deuxième pied sur le sol, l’enfonçant aussi profondément qu’il le peut pour y mettre sa marque ; réflexe égocentrique, apparemment populaire vu le nombre impressionnant de traces autour de lui. Evidemment, la première est plus loin, à l’écart, protégée. Patrimoine de l’Humanité, maintenant, et il n’y a qu’elle qui compte.
Personne n’acclamera le trente-et-unième homme ayant marché sur la Lune. Il est né cent ans trop tard.

« Alors, heureux ? Tu as pu faire ta jolie empreinte ? souffle Tania dans son micro, bien à l’abri dans le vaisseau qui repose depuis leur alunissage, la veille selon la temporalité terrestre.
- Jalouse.
- Même pas. Tu sais que ce n’est pas la marche qui m’intéresse mais ce qu’on est venus chercher. A ce propos…
- Oui, j’y vais, j’y vais… Houston, je me déplace vers la zone de prélèvement. »

Un simple grésillement comme réponse du centre de commandes ; une habitude, maintenant. Lui et Tania n’ont quasiment eu aucun contact avec leurs camarades restés sur Terre depuis leur départ deux jours plus tôt. Les réductions budgétaires ont recommencé à toucher la N.A.S.A., et ils n’en sont pas surpris.
Depuis leur intégration au sein du Programme Spatial et Commercial, ils savent que la N.A.S.A. n’a plus les moyens d’envoyer des hommes dans l’espace. C’est pour cela qu’ils ont été intégrés dans ce dispositif, financé par plusieurs firmes privées qui espèrent tirer de grands profits de leur nouveau challenge : la colonisation de la Lune.

Alors que Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins ont débarqué sur le satellite autant pour la gloire que pour la recherche mondiale, même si leurs supérieurs n’ont pas eu les mêmes objectifs, lui doit se contenter de travailler pour des multinationales qui abusent des camps de production africains pour revendre leurs produits électroniques aux riches Chinois.
Il ne rentrera pas dans l’Histoire ainsi.

« Tu as les bons outils ?
- Tania… tu me l’as déjà demandé avant de partir, souffle-t-il, usé par son excès de précaution.
- Moui, c’est vrai… tiens, apparemment le Soleil s’agite.
- Ah ? soupire-t-il, lassé par son bavardage.
- Oui, il y a plusieurs éruptions solaires importantes. Selon mes relevés, on n’a plus vu ça depuis plusieurs siècles.
- Mmh.
- Apparemment, c’est d’une puissance très rare. Plusieurs météorites passées à côté ont été détruites par le phénomène.
- Je vois, répond-il d’une voix morne, désintéressée.
- Oh, je vois que ça n’intéresse pas monsieur… Bon, tu sais comment te servir des outils ? Je n’ai pas envie de rester trop longtemps ici.
- La prochaine fois, c’est toi qui sors.
- Il aurait fallu que tu ais de meilleures notes, chéri. Seuls les pilotes restent à bord, bien au chaud, pendant que les pantins batifolent dehors, pique-t-elle, très amusée. »

Il ne réplique pas, bien sûr ; elle ne comprendrait pas pourquoi il n’échangerait pour rien au monde sa place avec la sienne.
Depuis qu’il est petit, depuis qu’il a vu les premières navettes Virgin Galactic ont emmené leurs astronautes autour de la Lune, il rêve d’y aller et de devenir un légendaire astronaute. Il a tenté de se faire embaucher par le consortium issu de cette entreprise, par ce géant qui a construit six satellites-hôtels de luxe autour de la Terre, mais les critères d’entrée étaient trop stricts.
Il a dû se rabattre sur la N.A.S.A., et son programme au rabais, à peine sauvé par quelques firmes voulant profiter de l’horizon inexploré par Virgin : la Lune. C’est pour ça qu’il doit aller chercher des prélèvements inutiles, pour plaire à des entrepreneurs dénués d’imagination et de gloire.

Ses pas sont lents, mal assurés ; il n’est pas à l’aise. Engoncé dans la mythique combinaison blanche, qui l’a tant fait rêver gamin, il avance dans le paysage désertique et désolé. Autour de lui, les souvenirs des précédentes missions lunaires lui offrent un historique indirect des voyages spatiaux.
D’abord la gloire, bien sûr, avec les vestiges laissés par les pionniers, le drapeau et le reste, rapidement remplacés par le lent abandon de la colonisation. D’autres voyages, vers d’autres planètes, d’autres tentatives de faire fructifier la N.A.S.A. et le programme américain les ont remplacés ; des échecs, tous.

Il passe alors devant les nouvelles statues, posées là à la création du Programme Spatial et Commercial, au début des années 2030. Chaque participant au Fonds de Financement, la réunion des firmes intéressées par la colonisation lunaire, a fait placer son symbole, son logo, sa marque, lors de voyages différents et selon une hiérarchie basée sur leur investissement.
Maintenant, la Lune n’est plus qu’une publicité vivante, ce qui sera pire quand le Dôme sera achevé.

Le Dôme, la structure pour laquelle il devait faire des prélèvements à rapporter à Tania. Un arc-de-cercle Brand New Age, conçu par des architectes drogués selon lui, qui se sont basés sur des systèmes ésotériques et philosophiques pour imaginer la « meilleure vue de la Terre ».
Spécifiquement, il s’agira d’un complexe hôtelier de luxe, avec une vingtaine de chambres, plusieurs spas, deux piscines et une douzaine de pièces réservées aux soins les plus pointus et les plus relaxants. Le meilleur chef que le Fonds aura pu se payer sera placé là de manière permanente, pour créer des plats « lunaires », avec une saveur « inhumaine » selon les mots de la plaquette de promotion qu’il a déjà lue avant sa diffusion publique.

« Je commence les prélèvements, soupire-t-il dans son micro.
- Il est temps.
- Ne commence pas, Tania. S’il-te-plaît.
- Oh, ça va… je te masserai, quand tu rentreras, susurre-t-elle de son côté. Je sais que tu as eu mal en sursautant quand nous avons croisé le champ de météorites qui est passé entre la Terre et la Lune. »

Tania, la pilote du vaisseau, son seul lien social depuis deux mois. Le Programme Spatial et Commercial a décidé d’utiliser les nouvelles méthodes de management et de gestion de groupe, en les couplant à ses difficultés budgétaires. Les expéditions ne comprennent désormais plus que deux membres, qui sont placés ensemble à la fin de leur entraînement dans une bulle, dans un complexe où ils ne croisent personne d’autre, hormis quelques machines veillant à leur forme physique et à leur survie.
L’idée est de les rapprocher, de faire naître un lien fort entre eux et ainsi de renforcer leur sécurité en rendant l’autre concerné par la survie de son camarade. Evidemment, très régulièrement, il y a des histoires qu’il ne qualifierait pas d’amour mais d’affection, d’attachement ; c’est souvent plus physique que passionnel. Tania et lui n’ont pas échappé à la règle, même si au fond il sait que ça ne mènera à rien : ils n’ont rien en commun, et défendent même chacun une vision différente de l’espace.

Il s’accroupit, lentement. Il s’en veut de gâcher autant ce moment en pensant à tout ça, à la N.A.S.A., à Tania, au fait qu’il n’y a rien qui l’attende en bas. Ni femme, ni enfant, ni parents, ni amis : il a tout sacrifié pour arriver ici.
Maintenant, il réalise son rêve, il marche sur la Lune, et n’est toujours pas heureux. Il n’arrive pas à profiter de l’instant présent, à sentir le bonheur de coller sa peau contre la combinaison, de ramasser avec ses gants la poussière lunaire, de pouvoir s’envoler en sautant, d’être sur un autre monde, tout simplement.
Lui qui a toujours rêvé de l’ailleurs découvre que même là-bas il ne s’y sent pas à sa place.

Il doit faire des prélèvements pour être sûr que l’emplacement est sûr et ne causera pas de difficultés lors de la construction, qui doit commencer le mois prochain. De telles analyses ont déjà été faites, des semaines plus tôt, mais la presse en a exigé d’autres pour vérifier la sécurité des ouvriers. La population a suivi, ayant encore en tête les drames causés par les dysfonctionnements d’une station Virgin, qui avait causé la mort de dix techniciens lors d’une mise à jour de tous les services.

Il ne doit la réalisation de son rêve qu’à la peur rampante de perdre quelques ouvriers.
Il est parvenu au summum de son existence uniquement parce que ses supérieurs ont eu peur d’un scandale en refusant de nouvelles expertises.

Il n’a pas été le premier, il n’a pas été à l’origine, il n’a pas été le premier du renouveau, il n’a même pas été le trentième. Il n’est qu’un nom sur une liste appelée à gonfler, avec les dizaines de riches touristes qui viendront eux aussi poser le pied sur la Lune.

Enfant, il en a rêvé. Maintenant, alors qu’il termine ses prélèvements du jour, il est déçu. Il a sa combinaison, il sent qu’il peut sauter et voler légèrement, comme il l’a toujours imaginé. Il est sur la Lune, quand même ; mais ce n’est pas sa Lune. Ce n’est plus sa Lune.

Elle est une marchandise, un futur produit de consommation annexé par les entreprises. Bien sûr, à l’origine, elle a servi pour gagner l’âpre compétition contre les communistes, elle a été un instrument de propagande ; cependant, les fondateurs avaient quand même un rêve, à l’époque. Ils ont eu envie de réaliser le vieux rêve de l’Homme et ils y sont parvenus, entrant définitivement dans la légende.
Et ils ne laissent aucune place aux suiveurs. Ils ne lui laissent aucune place.

Il se relève, lentement. Il a les données de Tania, il va pouvoir rentrer et repartir sur Terre. En arrivant, il sera interviewé, il dira ce que les scénaristes auront préparé pour lui et il aura droit à une retraite dorée dans un bureau de la N.A.S.A. Au mieux, il pourra repartir dans un voyage d’étude gravitationnelle, si son profil a plu à la presse et au public.
Il aura eu droit à quelques heures de gloire, quelques jours s’il devient populaire. Bien loin de ses rêves d’astronaute légendaire.

La combinaison colle à sa peau, il touche avec sa main gantée son casque et la visière qu’il a tant espérés ; il y a maintenant un grand vide dans son cœur. Il ne sera à jamais qu’une virgule dans l’Histoire, et encore.
Puis, il se tourne. Et tout change.

Il lâche les relevés, sans s’en rendre compte. Il ouvre la bouche, impressionné, stupéfait. Il n’arrive plus à bouger, à parler, à penser.
Il reste là, immobile, spectateur. Statue de chair dans un paysage désertique qui n’a jamais connu la vie.

« Hé, ça va ? Qu’est-ce que tu fais ? Où es-tu ? l’interpelle Tania, légèrement inquiète vu le ton de sa voix.
- Je… je… bredouille-t-il, incapable de rassembler son esprit, les yeux toujours fixés sur la vision exceptionnelle devant lui. »

La Terre, c’est elle qu’il voit.
Pas comme il l’a supposé avec ses livres, ses logiciels et ses bandes-mémoires. Pas comme il l’a rêvé dans sa chambre et dans sa solitude d’enfant puis d’adolescent. Telle qu’elle est, maintenant, en 2065.

« Quoi ? Ca ne va pas ? Tu as un problème ? »

Elle est brisée.
Des pans entiers de croûte terrestre sont lentement arrachés de la sphère, des milliards de litres d’eau sont déversés dans l’espace, l’atmosphère protectrice ayant été ravagée par… par le choc. La boule bleue n’est plus, elle se désagrège suite au drame, la traînée de petits météores et de nuages dont il voit encore la trace, sur la partie encore entière de la planète.



Une météorite, sûrement. Grosse, énorme, monstrueuse, de la taille de la Lune. Elle a frappé la Terre sur un côté, et l’a perforé, avec toutes les conséquences que cela entraîne sur la frêle intégrité terrestre. Il voit encore la traînée du météore, la seule chose capable de faire ça à une planète ; il le sait, la N.A.S.A. abreuve ses astronautes de scénarios catastrophes.
Apparemment, ça n’a pas suffi.

Evidemment, son esprit, dans un coin, fait le lien entre les informations : les folles éruptions solaires ont pu pousser un météore monstrueux, filant dans le vide en suivant la pluie de météorites qu’ils ont failli croiser la veille, en allant vers la Lune. La puissance des éruptions, si elle est telle que l’a affirmé Tania, a pu changer le cap d’un tel monstre, et donc empêcher toute réaction des autorités humaines. La vitesse de telles roches est déjà exceptionnelle, alors si elles ont été déviées par les volcans solaires, elle a pu devenir encore plus rapide en changeant de cap.

Ils ont sûrement dû le voir arriver de loin mais ne rien prévoir, en pensant qu’il passerait à côté. Ils ont certainement dû avoir un excès de confiance, comme lorsqu’ils ont traité trop superficiellement la sécurité dans les stations Virgin, avant le drame ayant causé une dizaine de morts.
Ils ont dû devenir fous, en le découvrant. C’était peut-être à cause de ça que plus personne ne leur répond, depuis la veille.

« Je t’aime, souffle-t-il avant de déconnecter le récepteur de sa combinaison. »

Tania ne le supportera pas, il le sait. Quand elle s’en rendra compte, elle deviendra folle et il devra tenter de la calmer, de l’aimer, même s’il n’éprouve rien d’aussi profond pour elle. Hélas, il n’a maintenant plus le choix.
Il est le dernier homme, et il sait maintenant que le prix pour devenir un mythe était définitivement bien trop cher pour lui. Il ne sera plus une virgule de l’Histoire ; il en sera le point final.
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  #220  
Vieux 17/01/2012, 06h50
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Je ne voyait pas la fin du monde comme cela.
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Vieux 17/01/2012, 10h35
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Je ne pense pas pouvoir la voir non plus si ça arrive.
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  #222  
Vieux 12/10/2012, 12h46
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Bonjour.

Je ressuscite ce sujet pour proposer ici une nouvelle de Science-Fiction, que j'ai déjà publiée sur mon blog. Cette histoire m'a tellement plu que j'ai décidé suite à sa rédaction de créer un recueil de nouvelles de S-F, et je modifie actuellement d'anciennes histoires pour que tout colle.
Voici donc la nouvelle Contrôles.. Bonne lecture !

Contrôles
20/05/2012

06h00.
Le réveil sonne, mais Warren est déjà debout. Une grimace de douleur suit les deux chocs électriques supposés l’éveiller « en douceur » : comme chaque matin, il se dépêche de tapoter deux fois sur son oreillette pour que ça s’arrête. Il déteste ces machins, mais les responsables ont décidé de les imposer à leurs Contrôleurs, allant même jusqu’à fixer un horaire particulier pour le début de chaque journée.
Lui qui ne peut dormir au-delà de 05h00 a essayé de plaider sa cause pour s’éviter ces douleurs matinales – sans résultat. Les responsables refusent les exceptions et les éléments rebelles dans leurs troupes ; il sait avoir été espionné suite à cette simple demande.

Depuis, il fait profil bas et accepte les autres obligations de tout bon Contrôleur, et en réalité de tout bon citoyen du Consulat Planétaire : le MoNETcle, la lunette ronde greffée sur son œil droit lui permettant d’obtenir immédiatement les informations et les ordres de ses responsables ; le cathéter L, pour Liquides, dans le creux de son coude gauche ; le cathéter N, pour Nourriture, dans le creux de son coude droit ; et surtout l’élément indispensable à toute vie sur Terre depuis trois générations : le cathéter E sur la tempe gauche.
Warren ne l’utilise jamais – officiellement. Ses responsables sont persuadés qu’il est un membre des conservateurs, ces groupes de moins en moins nombreux de citoyens refusant les « évolutions » et préférant encore tout ressentir naturellement, sans aide mécanique et sans Contrôleurs.

Tous ont pourtant ce cathéter E, car tous ont eu leurs greffes à la naissance ; ils ont simplement décidé à l’âge adulte de ne plus l’utiliser.
Malheureusement, ces conservateurs sont destinés à disparaître, les jeunes générations ne supportant guère l’idée de se passer des cathéters E depuis les dernières enquêtes d’opinion sur MoNETcle. Warren sait qu’un jour lui et les autres Contrôleurs devront chasser les derniers « rebelles » et les anéantir, car les responsables en auront assez de ces petits imbéciles. Ce jour n’est pas encore venu, mais il n’est de toute façon pas l’un d’entre eux.

Debout face à sa fenêtre d’un mètre carré, un luxe pour un appartement du six-cent-douzième étage, il fixe d’un regard morne la ville devant lui, l’amoncellement d’immeubles reliés les uns aux autres par des ponts métalliques et des plateformes de circulation.
Il n’a plus vu la terre ferme depuis deux décennies, et ses plus jeunes collègues n’y sont même jamais allés ; ça ne les dérange pas. Tant qu’ils ont leurs cathéters E, ils ont un but dans l’existence et se défoncent pour l’obtenir.

Warren n’est plus comme ça : il ne rejette pas publiquement les cathéters, il n’est pas un conservateur. C’est juste qu’il n’en consomme pas – officiellement.
Dans son appartement de dix mètres carrés, dans son espace de solitude, dans l’angle mort où les caméras ne peuvent le voir, il s’injecte chaque semaine ce dont il a besoin pour tenir – et ne pas oublier. Ne pas les oublier.


07h42.
Le chef hurle les derniers avertissements alors que ses troupes se dispersent déjà, une fois les ordres de mission reçus. Le « Con-Con » comme ils l’appellent dans son dos, le Contrôleur des Contrôleurs, essaye d’asseoir son autorité en les menaçant, mais personne n’y fait attention ; malheureusement pour lui, il n’y a pas encore de cathéter à autorité.

Warren attend, dans un coin, que ses jeunes collègues finissent de se préparer – lui l’est déjà, bien sûr. Vêtu de sa combinaison noire habituelle, avec les coques de protection aux genoux et coudes, à la nuque et aux différents points sensibles du corps, il en profite pour vérifier que le MoNETcle et l’oreillette fonctionnent bien.
Le poids de son arme, semblable aux révolvers des Temps Anciens, est lourd sur son flanc droit, comme l’immense sac de doses E dans son dos. Chaque jour, il a l’impression que le chargement est plus pesant, même si les rapports des responsables indiquent qu’il n’en est rien. Joie de la propagande.

Ses jeunes camarades fixent leurs casques, vérifiant plusieurs fois que les attaches se mêlent bien à la combinaison pour les protéger ; ils abaissent même les grilles de protection sur le nez et la bouche, ce qu’il ne fait quasiment jamais.
Warren hausse les épaules en les regardant, tellement terrifiés à l’idée de faire leur boulot. Ils donnent l’impression de partir à la guerre, alors que les Contrôleurs sont reconnus et craints par tous les citoyens. Lui n’abaisse quasiment jamais les grilles, et n’en a jamais eu vraiment besoin.

Il se sent vieux en observant ces gamins, qui n’ont rien connu et se shootent aux cathéters E en espérant avoir des « fix », même si les responsables l’interdisent. Il se sent vieux en voyant ces types qui n’ont même pas vingt ans et qui se croient au-dessus de tout, alors qu’il a vu à l’extérieur du Centre de Contrôle de l’Arrondissement des gosses du même âge qui mendient pour quelques doses E.
Warren sait déjà qu’aucun de ses collègues ne leur a jeté un coup d’œil, qu’aucun n’a fait attention à ceux qui auraient pu être à leurs places si le hasard génétique avait été différent.

Oui, Warren se sent vieux : il sait déjà que l’essentiel de sa carrière est derrière lui et qu’il est devenu trop cynique pour tout ça. A vingt-huit ans, il est à une paire d’années de la retraite ; il ne sait même pas s’il tiendra jusque-là.


09h34.
L’enfant pleure alors que sa mère est allongée sur le sol, inconsciente. Depuis dix minutes, déjà, le bébé de quelques mois à peine, dans son landau-volant, essaye d’attirer l’attention et l’aide des citoyens qui passent à ses côtés – sans succès.
Les badauds marchent sans réagir, plongés dans leurs séries, livres, jeux ou journaux préférés qui passent sur leurs MoNETcles ; certains s’injectent même quelques doses de L, N ou E sans penser pouvoir faire quelque chose pour lui. Warren a malheureusement l’habitude de ce genre de scène, mais ça le choque maintenant. Les doses E n’ont pas que du positif.

Au XXIIIe siècle, la Terre est entièrement recouverte de villes : des immeubles géants, monstrueux, ont remplacé les espaces verts, qu’on ne peut plus découvrir que dans des reconstructions 3D de Paradise and Associates, l’entreprise reine dans la réalité virtuelle écologique. L’Humanité est riche de plusieurs dizaines de milliards d’âmes, empilées les unes sur les autres dans des micros appartements à l’intérieur de tours inhumaines. La terre ferme n’est plus qu’un cloaque pollué où survivent, selon les rumeurs, quelques mutants terrifiants.
L’agriculture est quasiment impossible. Les prisons ont été transformées en zones d’habitation depuis très longtemps. Les citoyens naissent et vivent dans les mêmes espaces, et accèdent à leurs emplois par héritage : l’ascenseur social est bloqué et ne peut plus fonctionner avec une telle masse de population.

Depuis trois générations, le Consulat a décidé de transformer la répression et la valorisation sociale en utilisant une avancée technologique basée sur les besoins vitaux pour prendre une décision drastique – et changer tous les rapports sociaux.
Grâce à l’invention d’un système complexe où des doses de liquides et de nourritures peuvent être injectées en quelques secondes grâce aux cathéters, ce qui a permis le remplacement des champs agricoles par des usines de production rapide de rations alimentaires, les Consuls ont étendu la technique au bien le plus précieux de chacun : les émotions.

Comment récompenser les plus méritants dans un monde où les avancées sociales sont devenues impossibles vu la masse des citoyens et les corruptions en augmentation ? Comment sanctionner ceux qui le méritent quand la planète n’a même plus de place pour de simples logements ?

En créant des doses E… des doses d’émotions.
Le Consulat a mis en place tout un système de redistribution des « bons points » et « mauvais points » : ceux qui agissent de façon positive ont droit à des surplus de Joie, de Bonheur, de Plaisir suite aux rapports des MoNETcles et de leurs supérieurs hiérarchiques ; ceux qui agissent contrairement aux lois en vigueur sont poursuivis pour recevoir des surplus de Peur, Tristesse, Douleur, Déprime, etc.
Et ce sont les Contrôleurs qui sont chargés d’injecter à chacun ce qu’il mérite au moyen de leurs armes et de leurs réservoirs de doses E.

Le monde entier est désormais concentré sur la recherche absolue de doses E supplémentaires, de « fix » d’émotions pour ressentir plus encore que ce que le corps peut apporter.
Cela a eu hélas des conséquences violentes au niveau criminel : désormais, le meurtre a été remplacé comme acte le plus effroyable et inhumain par… le vol d’émotions. Des scientifiques ont ainsi mis en place des systèmes permettant d’aspirer les différents sentiments d’autrui : l’Aspirateur E.

Les victimes s’en sortent avec un coma de plusieurs jours et d’énormes difficultés à retourner dans la société, incapables de ressentir « naturellement » quelque chose pendant un temps indéfini. Généralement, elles deviennent encore plus droguées aux doses E et finissent par aspirer elles-mêmes chez autrui ce qu’on leur a pris.

Accroupit devant l’enfant terrifié et sa mère inconsciente, Warren sait déjà qu’elle subira le même sort et que ses chances de retrouver une vie normale sont minuscules.
Un monstre vient de détruire deux vies pour quelques secondes d’extra émotion. Le poids de son arme et des doses dans son dos s’alourdit encore.


11h47.
Le vieillard hurle en s’écroulant, abattu par une dose de Terreur ; les trois citoyens autour de lui l’accompagnent quelques secondes après. C’est ce qui arrive quand un Contrôleur loupe son tir – quand un gamin joue au cowboy.

Warren roule sur le sol en entendant les cris de terreur des autres badauds, qui n’ont pas besoin cette fois-ci d’une dose E pour connaître la peur ; apparemment, quelques pervers s’injectent de tels produits dans des soirées privées pour en « profiter ». Là, ils sont servis avec une intervention des Contrôleurs qui tourne mal, et qu’il ne voit pas bien se terminer.

Leur cible s’enfuit devant Warren et ses trois camarades, qui essayent de comprendre ce qu’il vient de se passer. L’adversaire, un vieillard de trente-sept ans, slalome entre les les citoyens, poussant certains d’entre eux pour s’approcher d’un pont censé faire le lien entre deux immeubles ; plus loin, il espère attraper une plateforme de transport collectif, et ainsi échapper à sa juste sanction.

Tandis que deux Contrôleurs tentent d’injecter de la Joie et du Plaisir aux victimes, Warren ordonne par signes au responsable de cette catastrophe de se mettre en retrait et de les couvrir ; il en a assez fait pour le moment.
Serrant fort la crosse de son arme, Warren essaye de suivre le rythme de la cible. Dans son dos, il sent ses doses chargées et prêtes à l’emploi : le Consulat permet évidemment aux Contrôleurs de punir ceux qui le méritent avec un tir direct d’émotions extrêmes sur l’ennemi. Evidemment, une telle utilisation n’est prescrite qu’en cas d’extrême urgence : la visée est peu fiable et amène souvent des erreurs, des victimes – comme aujourd’hui.

L’adversaire est désormais sur le pont, affolé et terrifié. Warren et les siens ont été informés qu’il a voulu profiter des travaux de pointe d’un de ses collègues et ainsi gagner quelques doses E supplémentaires ; malheureusement, il a été découvert et a refusé d’assumer sa faute. Il a eu un comportement violent vis-à-vis de ses supérieurs et a tenté de s’enfuir – enfin, il est en bonne voie pour s’enfuir.

Arrivant lui-même au début de la passerelle, Warren fixe de loin l’ennemi, qui est déjà sur la plateforme autour de l’autre immeuble. Plusieurs citoyens apeurés sont couchés sur le sol ou collés contre les grilles du pont, attendant, espérant une solution rapide et efficace à cette crise. Il ne sait pas comment leur offrir ce qu’ils veulent.

Les secondes s’écoulent, terribles, tandis que Warren sent les regards inquiets de ses collègues sur lui. Par réflexe, il règle son arme sur une dose spéciale, vise, suit la trajectoire de l’ennemi et tire finalement, alors que ce dernier n’est plus qu’à quelques mètres de son objectif.
Autour de l’ennemi, une demi-douzaine de citoyens attend le transport, et tous s’écroulent, rongés par une crise d’Angoisse et de profonde Dépression ; la cible fait de même.

Alors que Warren range son arme dans son fourreau et que ses collègues foncent vers les victimes pour s’occuper d’elles, il voit déjà le mail de réprobation du « Con-Con » apparaître dans son MoNETcle. Il n’est pas habitué à ce genre d’alertes, et il sait que ça va attirer l’attention sur sa propre situation.

Ça ne l’arrange pas – ça ne l’arrange pas du tout.
Ce sera plus difficile de voler quelques doses E spécifiques pour sa propre consommation comme ça. Ce sera plus difficile de s’injecter des « fix » de Dépression, mais il n’a plus le choix : c’est la seule chose qui lui permet de ne pas aller un peu mieux, de ne pas continuer à vivre sans sa femme et son fils, de ne pas peu à peu oublier leurs corps, leurs visages, leurs rires – et il ne peut pas se permettre d’en arriver. Il leur doit bien ça.


14h56.
Le technicien en chef siffle et frappe dans ses mains ; la dizaine de personnes qui compose l’assistance réunie dans la chaîne de production le suit rapidement. Warren n’est pas à l’aise mais sourit, derrière son casque et son immense combinaison, en saluant la foule en compagnie de l’heureux élu.

Avec son collègue, Warren est venu pour récompenser un citoyen technicien qui a brillé sur son poste de travail. En explosant les scores de production, en conservant même le soin et la qualité des produits, il fait la fierté de son immeuble et de son entreprise. Après vérification de ses résultats, pour éviter le drame de la matinée, les Contrôleurs sont venus pour lui injecter plusieurs doses E positives et le mettre en avant devant ses collègues.

De la propagande, la moitié du boulot en réalité.
Jadis, Warren trouvait dans ces activités un certain réconfort : ça lui permettait d’avoir une action positive pour les citoyens, de faire quelque chose de « bon », de « bien » ; maintenant, il sait qu’il n’en est rien. Tout ça n’est que de la poudre aux yeux, un show destiné à tenir la population par le bâton et la carotte – plus la carotte, ici.

Les doses E ne sont que des leurres, des « fix » pour tenir une société rongée par la surpopulation et le manque d’avenir. Les Contrôleurs ne sont que les marionnettes du Consulat, encore plus espionnés et traqués que ceux qu’ils doivent surveiller.

Warren y a cru, mais a perdu la foi quand sa femme n’a pas supporté d’échouer dans sa tentative d’obtenir des doses E supplémentaires en travaillant plus et mieux. Alors qu’elle s’était donnée plus que jamais dans son entreprise, elle a été dépassée sur le fil par une collègue. Anéantie par cette défaite, persuadée de ne jamais pouvoir obtenir de nouvelles doses vu le travail qu’elle avait abattu pour aucun résultat, elle a préféré s’abandonner à une dépression bien naturelle et se suicider avec leur jeune enfant.

En quelques jours à peine, et sans qu’il puisse réellement voir quelque chose, elle s’est précipitée dans une spirale négative où elle n’a vu aucune sortie – hormis l’abandon définitif, avec son fils, duquel elle n’a pas accepté d’être séparée.
Tout ça parce qu’il n’a pas été là pour la rassurer et la consoler, lui qui a été trop pris dans son « fabuleux » et « indispensable » travail de Contrôleur. Il en est venu à oublier ceux qu’il n’aurait plus jamais.

Alors que quelques flashes de MoNETcle-photo crépitent autour d’eux, Warren sent qu’il aura besoin de doses vraiment plus fortes ce soir. La perte des siens remonte à des années, et il sent régulièrement que les propagandes du Consulat, que les Alertes Bonheurs et tous les autres mails qu’il reçoit ont un impact : son moral remonte par moments, ses souvenirs d’eux sont un peu moins précis. Il lui arrive à nouveau de sourire, de faire moins de cauchemars.
Il ne peut pas l’accepter.

Tandis qu’il injecte dans le cathéter E de l’heureux élu une dizaine de doses de Bonheur, de Plaisir, de Joie et d’autres sentiments positifs, il prépare déjà mentalement son « fix » du soir. Pour être mal. Pour être déprimé. Pour penser à ce qui manque dans sa vie.
Pour penser à ceux qu’il a perdus et qu’il ne doit plus jamais oublier.


17h32.
L’infirmière murmure quelques conseils de dernière minute avant de disparaître derrière une porte coulissante. Warren se retrouve seul dans la pièce de huit mètres carrés, perdue à l’intérieur de la Tour Hôpital du secteur. Il a l’habitude.

Chaque semaine, il vient se recueillir auprès d’un comateux, victime deux ans plus tôt d’un Aspirateur E particulièrement violent. L’adolescent, dix-sept ans à peine, n’a montré aucun signe d’évolution positive et semble condamné, selon les médecins, à demeurer pendant des années encore dans cet état catatonique – et Warren y compte bien.

Les infirmières et docteurs sont persuadés qu’il vient ici car il se sent responsable de l’état du garçon. Il les a laissés imaginer une histoire épique où un Contrôleur courageux a tenté de stopper un vil voleur d’émotions de s’en prendre à la victime mais a malheureusement échoué, et vient depuis chaque semaine en espérant voir l’intéressé s’éveiller enfin et le remercier. La réalité est bien différente.

Warren ne sait rien de ce type, ni de son histoire. En intervention à cet étage quelques mois plus tôt, pour donner quelques doses E positives à un employé zélé et apprécié, il a repéré cette chambre silencieuse et abandonnée, et surtout ce patient.
Celui-ci se remet trop lentement pour que les appareils, les capteurs E rudimentaires de la Tour Hôpital, puissent détecter une évolution positive importante, mais sa combinaison de Contrôleur est plus avancée – et lui permet depuis deux ans de voir que l’adolescent retrouve peu à peu des émotions. Qu’il vole chaque fois qu’il vient le voir.

Evidemment, Warren ne cible que les émotions négatives : Dépression, Tristesse, Douleur, etc. En un sens, il lui rend service en le débarrassant des « mauvais » sentiments, mais il sait très bien qu’en aspirant avec son arme de Contrôleur ces émotions et en les stockant dans des doses vides qu’il garde pour lui, il empêche un réveil rapide du comateux.

Il se sent coupable, oui. Il se déteste d’agir ainsi, de devenir aussi monstrueux. Il se sent aussi dégueulasse que les voleurs d’émotions, que les drogués qu’il croise dans la rue et qu’il poursuit. Il se dégoûte.
Et c’est bien ça qu’il recherche.


19h22.
La plateforme est silencieuse. Les citoyens sont rentrés dans leurs appartements et attendent, agglutinés devant leurs télévisions, les résultats des loteries et des tirages au sort censés leur apporter des doses E supplémentaires. S’injectant des doses N et L selon leurs besoins, sans même regarder, ils sont entièrement passifs devant la propagande consulaire.

Warren, lui, sort enfin du Centre de Contrôle de l’Arrondissement. Il a dû rédiger un long rapport à envoyer avec son MoNETcle sur l’incident de la matinée ; il a essayé de se dédouaner au maximum, mais sans trop charger non plus ses collègues. Les responsables n’aiment ni les erreurs, ni les balances.

Alors que la nuit tombe enfin sur les immeubles immensément hauts et terribles de la ville, le Contrôleur fait claquer ses bottes sur le pont qui doit le ramener chez lui. Comme d’habitude, il voit quelques silhouettes, quelques ombres qui s’agitent à peine sur les plateformes et devant les entrées, espérant quelques doses, quémandant un peu de pitié ; jamais personne ne leur répond.

Lui-même n’y faisait pas attention avant que sa vie perde tout son sens – lui-même avait été obsédé uniquement par sa réussite et ses doses E.
Maintenant, il sait, il voit ces masses informes qui espèrent ce qui n’arrivera jamais. C’est en perdant tout qu’il a commencé à tout voir, mais ce n’est pas pour ça qu’il y a fait quelque chose. Jusqu’à aujourd’hui.

Sans savoir pourquoi, Warren s’arrête devant l’une d’entre elles – un jeune garçon. De dix ans, à peine. Accroupi au milieu du pont, les épaules voutées, recouvertes d’un drap délavé par le soleil. Les cheveux sales et longs, rongés par la crasse et le manque d’hygiène. La peau émaillée de blessures, de cicatrices et d’infections. Le regard fixé devant lui, vaincu et abattu.
Un zombie, un drogué – un monstre. En manque de dose, sûrement depuis que ses parents l’ont abandonné après lui en avoir trop donné pour éviter les pleurs d’un bambin certainement difficile ; un phénomène malheureusement courant, et totalement occulté par le Consulat.

Dix ans. L’âge que son propre fils aurait si sa femme n’avait pas décidé d’en finir – s’il ne l’avait pas abandonné. S’il ne les avait pas oubliés.
Warren sent dans ses poches le poids des doses E négatives, qu’il garde pour lui, mais surtout celui des doses positives, dans son dos. Le « Con-Con » lui permet toujours de garder son matériel sur lui, pour intervenir dans son immeuble en cas de souci. Un privilège issu d’une carrière quasiment exemplaire.

Oui, le poids de ces doses E positives se fait plus lourd, et la tentation de les lui donner, de réparer sa faute devient de plus en plus forte. Ce serait comme d’aider finalement le petit, de s’occuper finalement de lui, même si ce n’était pas le bon. Ce serait faire une bonne action, enfin, et ne plus se laisser aller à ses seuls besoins, à ses seules psychoses.
Ce serait agir contre ces horreurs, d’avoir un impact positif, enfin. D’être utile. D’être vraiment « bon ».

Ce serait simple, facile – et efficace. C’est ce que le gosse veut. C’est ce que tout le monde veut.
C’est ce qui tue tout le monde.

Warren s’accroupit et oublie le poids des doses E, négatives ou positives. Il sourit, pour la première fois depuis des années, et parle à voix basse, comme un murmure.
Avec des mots simples, il propose aussi quelque chose de simple. Avec un geste simple, il propose une main, une aide.

Et, après quelques secondes, l’enfant comprend – et l’enfant accepte, aussi fou que cela paraisse.

Pas de doses E ce soir, ni pour l’un, ni pour l’autre. Pas de « fix », pas de télévision, pas de propagande – pas d’émotion artificielle.
Juste un homme abandonné qui offre à un enfant abandonné un abri, un coin chaud et la possibilité de parler, de partager – et de s’entraider.

Juste un homme qui essaye d’offrir et de s’offrir de vraies émotions en aidant un enfant abandonné qui pourrait être le sien : la Joie, le Plaisir, le Bonheur seront plus durs à obtenir comme ça, seront plus difficiles à garder et à retrouver. Ça demandera des efforts, des déceptions, des manques, mais… s’il y arrive, s’ils y arrivent, ce sera bon. Ce sera naturel. Ce sera vrai.
Et ce sera bien plus précieux que toutes les doses E du monde.
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Vieux 17/10/2012, 10h51
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Excellent texte a la noirceur inquiétante. Heureusement que ta fin plus positive équilibre le tout.

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Vieux 17/10/2012, 13h21
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Merci beaucoup !
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Vieux 10/05/2013, 20h10
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Pour passer le temps d'un long week-end (pour les chanceux), quoi de mieux qu'une nouvelle de S-F ? J'espère que Pas de billet, pas de bus pourra divertir et intéresser ceux qui liront cette histoire (qui se trouve également sur mon blog). Bonne lecture !

Pas de billet, pas de bus

7 heures 12 minutes.

Les vérins crissent quand j’enclenche le deuxième moteur à propulsion. Sa puissance me propulse à l’arrière de mon siège, et je sens le tremblement familier du volant entre mes mains alors que je m’élève au-dessus du vingt-sixième étage de la Cité. Je quitte peu à peu les niveaux inférieurs, les plus pauvres, pour rejoindre les premiers nuages ; mon service commence enfin.

Mon bus est quasiment vide : je n’y ai trouvé que deux voyageurs quand j’ai pris le relai de Mike, il y a une dizaine de minutes. Il a fini son service, il m’a donné quelques informations sur l’état du réseau et s’est enfoncé dans la foule du vingt-quatrième étage, refusant mon offre de le ramener chez lui.
Mike refuse chacune des offres de tous les chauffeurs qu’il croise : Mike ne veut pas que les autres sachent où il habite. Par paranoïa, par peur, par honte, je n’en sais rien… et je ne cherche pas à le comprendre.

Mike ne m’intéresse pas, comme aucun de mes collègues. Je prends mon service, je le laisse à mon successeur, je me fais amener près de mon appartement et je vaque à mes occupations.

La curiosité est un vilain défaut. J’ai vu beaucoup trop de gens disparaître après avoir posés les mauvaises questions, ou s’être intéressés aux mauvaises personnes ; je refuse de subir le même sort.
Pour moi, seul le travail bien fait compte. Un billet, un voyage : pas de billet, pas de bus. C’est la philosophie qui me permet de survivre depuis plus de vingt ans dans ce boulot, lui qui pousse en moyenne au suicide en moins de cinq ans. Je suis une exception dans le service, et j’aime ça.

J’enclenche le troisième moteur à propulsion pour faciliter la montée et me préparer à accoster à la première station.
D’ici quelques minutes, les deux passagers, vêtus de combinaisons aux couleurs neutres qui démontrent leur niveau social, enlèveront leurs ceintures à gravité, qui les clouent à leurs places, pour léviter dans l’atmosphère artificielle du bus. Ils s’approcheront de la sortie, et s’extirperont pour aller rejoindre le trentième niveau, le maximum que des citoyens de leur classe peuvent atteindre sans craindre l’intervention de la police.

Personnellement, je ne peux accéder qu’au trente-cinquième étage : le reste m’est normalement interdit. Mais grâce à mon poste, je peux quand même visiter les niveaux supérieurs, me mêler à la foule des citoyens les plus riches et les plus influents du Consulat en attendant que mes collègues me ramènent chez moi. Une petite victoire sur ce système qui a failli me détruire, enfant.

Tout ça est terminé, maintenant. Je suis respecté par tous les citoyens. J’ai du pouvoir. Je les protège. Je les amène à bon port. J’empêche les inutiles et les sous-races de les rejoindre.
Pas de billet, pas de bus. Ma philosophie – ma raison de vivre.


9 heures 49 minutes.

« Billet. »
Ma voix met quelques secondes pour être transmise de l’autre côté de la vitre haute-sécurité au passager qui vient de pénétrer dans le bus. Je suis enfermé dans ma cabine de commande, mais je peux quand même voir et faire face aux citoyens désireux de voyager grâce à moi.

La double-porte s’est ouverte quand le citoyen a présenté la puce de la Compagnie au scanner, implantée dans la paume de sa main ; mais la puce ne donne pas le droit de léviter et de s’asseoir pour rejoindre la prochaine station.
La Compagnie équipe chacun des citoyens de ces étages dès leur naissance pour qu’ils puissent entrer dans les bus, mais chaque trajet doit être payé. La puce n’est que la possibilité de voir la porte, le billet est la clef pour en profiter.

« Là. »
Les lèvres du citoyen, un grand mâle eurasien au crâne rasé et à la combinaison pourpre, s’activent bien avant que j’entende sa parole. Je sens toute sa suffisance dans le peu d’égard qu’il a pour moi et pour ma fonction : je ne supporte pas l’arrogance des masses dites supérieures pour les chauffeurs.

Ces citoyens et citoyennes ne comprennent pas la chance qu’ils ont. Nous les transportons, nous les protégeons, nous veillons sur eux dans l’ombre, sans jamais demander plus que la petite gloire d’accomplir notre métier avec bonheur et passion.
Enfin, c’est ce que je me dis – ce que je vis.

Je suis bien conscient que peu d’entre nous sont conscients de la chance que nous avons d’être les piliers de notre société, de notre Cité. Depuis que les véhicules personnels ont été interdits, par manque d’énergie et de place pour circuler entre les immeubles et les niveaux, le Consulat a décidé d’implanter sur toutes les cités un système de transports en commun parfait, magnifiquement complet. Les chauffeurs de bus sont alors les rouages indispensables au fonctionnement quotidien de notre monde.

L’Humanité a pu se passer de pétrole, et l’a remplacé par les systèmes de recyclage d’énergie biologique ; elle a pu se passer d’espaces verts, et l’a remplacé par des séjours prolongés dans des réalités virtuelles ; elle a pu se passer de nourriture et de drogue, et l’a remplacé par des doses artificielles dans certaines Cités ; enfin, elle a pu se passer de place, et a compensé en créant des immeubles si hauts qu’ils dépassent les nuages et le ciel.
Mais l’Humanité ne pourra jamais se passer de transport : bouger, voyager est l’essence même de l’homme, et les chauffeurs de bus sont maintenant les seuls à offrir cette fonction fondamentale aux citoyens.

Je suis le pilier indispensable au fonctionnement de la société.
Pas de billet, pas de bus.
Pas de relâche.


11 heures et 23 minutes.

Mes deux parcours sont terminés : je recommence à zéro.

Les mains crispées sur mon volant, les yeux englobant la totalité des cinq écrans devant moi, qui m’informent de la situation sur les quatre flancs et l’intérieur du bus, je laisse mon esprit divaguer alors que mon instinct garde le contrôle. Si expérimenté que mes supérieurs voudraient faire de moi un formateur, je sais exactement quand la machine s’emballe ou quand la circulation devient dangereuse – d’autres choses peuvent le devenir, également.

Derrière moi, les ceintures de gravité maintiennent sur leurs fauteuils trois citoyens et deux citoyennes, montés récemment. J’ai déjà vu une quinzaine de passagers depuis le début de mon service, la norme dans ces parcours et à cette heure de la journée.
Les bureaux sont ouverts, personne n’a normalement à évoluer à l’extérieur sauf les badauds et les touristes ; je n’ai que cela en stock pour le moment, et ça me convient parfaitement. Je n’aime pas les inopportuns et les pirates.

Hum.
Je viens de violer une des règles fondamentales des chauffeurs de bus. Ne pas évoquer ce qu’on ne veut pas affronter, sous peine de voir l’ennemi arriver, comme attiré par une provocation.

Un des écrans vient d’être troublé par une ombre, passée près de la caméra implantée sous le bus. Un chauffeur moins expérimenté, ou moins concentré, ne l’aurait sûrement pas remarqué – ou aurait parié sur un défaut du matériel. Pas moi.
Le matériel est parfait : je le vérifie chaque semaine.

Quelque chose approche… quelque chose veut nous aborder.
En fait, quelque chose vient de nous aborder.

Un choc léger, mais terrifiant pour des passagers habitués au calme parfait que leur offre leur billet si cher, trouble l’équilibre du bus, restauré en quelques secondes. Mes doigts agiles volent sur les boutons tactiles des écrans et du poste de pilotage, avant de faire ce que peu d’autres chauffeurs osent faire : ouvrir la porte de la cabine au cours d’un service.

Mes collègues… mes collègues n’ont pas autant d’expérience que moi et ne connaissent pas aussi bien leur matériel et l’étendue de leurs missions. J’évite les contacts avec eux, même si je reste poli et respectueux ; je ne vais jamais aux réunions, aux cafés, aux sorties qu’ils organisent, malgré leurs invitations et les pressions de ma hiérarchie.
Tout ça ne m’intéresse pas… ils ne m’intéressent pas. Une fois, je me suis rendu à une de ces rencontres, où les familles des chauffeurs étaient présentes ; j’ai rencontré la femme de Jay, le fils de John, le frère de Georges. Et je n’y ai trouvé aucun intérêt.

Mon emploi est ma vie, et mes fonctions visent à protéger les passagers, même si je dois mettre mon existence en danger – surtout si je dois la mettre en danger.

Mes collègues n’oseraient jamais faire comme moi, s’emparer d’un fusil à protons et ouvrir délibérément la porte du bus. Ils ne se posteraient pas en position de tir, prêts à faire feu sur quiconque oserait s’approcher de l’ouverture ; ils n’ont pas ce type d’expérience, ils ont trop peur.

Moi, je n’ai pas peur.
Je sais quoi faire. J’agis en conséquence.

Quelques secondes après l’ouverture, deux silhouettes humaines apparaissent dans l’embrasure de la porte ouverte ; au loin, j’entends les hurlements des passagers, terrifiés et tétanisés.
Devant moi, les deux silhouettes lévitent au-dessus du sol, à centaines de kilomètres d’altitude au-dessus du sol, que j’ai vu réellement trois fois dans mon existence. Equipés de jetpacks, ces deux pirates de l’air sont armés de lames d’énergie bleutées, supposées ressembler aux bâtons de sécurité des forces de police.

Ils hésitent un instant en me voyant prêt au combat, persuadés de pouvoir réaliser un « casse » facile en milieu de journée, face à des citoyens lâches et inutiles. Ils n’ont pas imaginé qu’il y aurait un chauffeur suffisamment courageux et exceptionnel pour les entendre.
Ils ont commis une erreur – ils la payent.

Leurs deux visages expriment la stupeur et l’incompréhension quand je vise leurs crânes. L’un d’entre eux me dit vaguement quelque chose, mais je n’hésite pas.
Seuls trois coups me suffisent pour arracher la vie de leurs misérables carcasses de sous-races. Alors que leurs jetpacks explosent et que leurs cadavres chutent vers les bas-fonds, j’imagine déjà leurs passés, que je vais découvrir quand la Compagnie m’honorera pour avoir protégé les passagers de deux résidus d’Humanité.

Nés dans les niveaux inférieurs, certainement aux alentours de l’étage douze, ils ont réussi à s’élever socialement par quelques bourses d’étude avant de vider leurs crédits dans des doses illégales ou expérimentales. Perdus au milieu de cultures, de civilisations qu’ils ne pouvaient pas comprendre, ils ont été peu à peu attirés par le côté obscur de la cité, et vivotent depuis par quelques larcins, en essayant de retrouver le lustre et le luxe de leurs études inachevées ou en tentant vainement de soigner leurs addictions artificielles.

Je pourrais avoir des remords, mais je m’y refuse ; des épreuves ne justifient pas de tomber dans la facilité, de s’adonner au crime et de violer les principes de sécurité de notre Cité.
Je sais de quoi je parle : je suis une anomalie, un enfant créé « naturellement » à une époque où les parents n’ont plus le droit de suivre cette voie pour procréer. Arraché à mes géniteurs quand la police a découvert leur crime, j’ai été adopté par la Compagnie pour faire de moi un de leurs nettoyeurs, la plus basse échelle sociale. J’ai lentement gravi les échelons, arraché chaque promotion et je suis finalement parvenu à devenir un chauffeur de bus.

Je n’ai pas connu mes parents – je ne sais même pas s’ils me ressemblent, si mon père a la même calvitie que moi, si ma mère a les yeux aussi bleus que les miens, s’ils ont les mêmes tics ou les mêmes habitudes. Et je ne le saurais jamais.
J’ai eu une vie difficile… et je n’ai jamais franchi la ligne. Pas de délit, pas de crime – pas de fraude.

Mes victimes ont choisi leur sorti. Ils auraient eu besoin d’aide, je le sais, d’appui, de soutien plutôt que de rafales d’énergie en pleine tête – mais ce n’est pas mon job. Moi, je suis chauffeur de bus, et j’ai certainement déjà croisé celui qui me dit quelque chose lors de ses meilleures années. Moi, j’ai une mission simple : je transporte, je protège, je rassure.

Pas de billet, pas de bus.
Pas de pitié.


14 heures et 7 minutes.

La première heure de pointe est passée : les repas d’affaire, les rendez-vous personnels, les transports d’enfants sont terminés. Je peux souffler après deux heures d’intense pression.
Aucune erreur n’est acceptable à mon poste, encore moins quand les citoyens les plus puissants vont déjeuner ou me confient leurs proches. A nouveau, je ressens toute la portée de ma mission et de mes responsabilités – je ne peux me sentir plus fier de tenir mes délais et d’avoir sécurisé le transport de tous ces citoyens et citoyennes.

Malheureusement, ces rares moments de plaisir professionnel sont toujours anéantis par des événements ennuyeux : l’arrivée d’un nouveau passager, un arrêt inutile pour permettre à un citoyen de récupérer un objet bêtement lâché dans l’atmosphère de gravité nulle que la Compagnie maintient dans chaque bus par mesure de sécurité… ou bien un appel d’un collègue.

Pour permettre le partage d’informations entre chauffeurs, la Compagnie a mise en place deux systèmes de communication : un logiciel de messagerie instantanée, permettant la publication de nouvelles sur le réseau global ou d’échanger entre deux bus uniquement ; et un autre permettant de voir directement les autres chauffeurs, de parler comme avec les télécommunications du début du siècle.
Je n’utilise jamais le second système, et ne publie que quelques messages généraux quand les déboires de la circulation l’exigent. Je ne supporte pas les contacts audio et vidéo, ils me déconcentrent – mais j’ai eu des consignes. La Compagnie exige plus de sociabilité de ma part, et je suis donc obligé d’accepter l’appel.

« Franky. »
C’est Josh, un inutile gamin de vingt-deux ans en poste depuis six mois. Cantonné aux parcours les plus simples au niveau vingt-huit. Je suis impatient d’assister à son licenciement : être chauffeur devrait être réservé à des citoyens bien supérieurs.
« Je m’appelle Frank. Que veux-tu ? »
Ma voix n’est qu’un pâle reflet de la haine et du dégoût que j’éprouve pour lui. Je pense que mon visage doit être une représentation un peu plus saisissable de mes sentiments, vu le mouvement de recul qu’il a ; j’en suis ravi.
« Ecoute, Franky, j’crois qu’il y a eu un souci… t’devais pas faire c’parcours, là. On vient d’le capter parce que Jay il a… il a… »
Je ne supporte pas sa manière de m’exprimer, mais le rythme de bus n’en est absolument pas affecté. Pourtant, je sens mes muscles se contracter sous la tension – mais je me calme. Il ne doit rien arriver aux passagers, jamais.
« Je ne suis pas intéressé. Bonne route. »
Sans geste brusque, je coupe la communication et goûte à nouveau au plaisir du quasi silence, avec le léger ronronnement du moteur et le faible bourdonnement du bavardage des passagers. Malheureusement, ce n'est à nouveau que temporaire.

Devant moi, mes écrans sont encore une fois parasités par un appel, auquel je dois répondre. Apparaît alors le visage sérieux et sec de Jay, un des chauffeurs les plus anciens de la Compagnie ; deux ans déjà qu’il est avec nous, mais je n’ai aucun lien avec lui. Il est, paraît-il, plutôt apprécié par la hiérarchie pour son efficacité et son sens du contact, avec les collègues ou les passagers. Je ne l’aime pas.

« Frank, tu n’aurais pas dû faire ce parcours aujourd’hui. »
Il va droit au but et reprend la conversation abandonnée avec Josh : au moins, je sais que le sujet trouble une partie des troupes.
« C’est mon parcours : je le fais chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Rien n’a changé. »
Ma réponse est sèche et rapide. Je n’ai toujours pas de temps à perdre.
« Hier, nous nous sommes tous mis d’accord à la réunion pour changer exceptionnellement les trajets. La nouvelle a été publiée sur le réseau interne. »
« Je ne lis pas le réseau interne avant le soir. Et je n’étais pas à votre réunion. »
« Frank… c’est Georges qui aurait dû être à ta place, aujourd’hui. »
« Georges a son propre trajet. »
« Georges n’a pas pu travailler aujourd’hui à cause de toi ! Et… et nous avions des projets, qui… »
« Georges a son propre trajet ; tu as le tien ; j’ai le mien. Vos projets ne me concernent pas. »

Je coupe à nouveau sans remords. J’ai à peine remarqué l’air troublé de Jay alors qu’il s’exprimait : ça ne me concerne pas. Alors que je m’approche d’une nouvelle station, j’évacue ces souvenirs inutiles et me concentre sur ma mission – toujours.

Pas de billet, pas de bus.
Pas de distraction.


16 heures et 59 minutes.

Mon service approche de sa fin. Quelques instants auparavant, j’ai dû rejeter deux citoyens qui n’avaient pas de billet : si leurs puces étaient bien implantées dans leurs paumes, ils n’avaient pas les fonds suffisants pour payer leur voyage.
Devant les regards suffisants des passagers, j’ai dû utiliser les systèmes du bus pour les expulser ; la honte recouvrait leurs visages et les empêchait de réagir.

Pour un citoyen, être repoussé d’un transport en commun est l’humiliation ultime, la preuve parfaite d’un manque de classe et d’un statut social en chute libre. Je suis pleinement conscient de faire mal à autrui en agissant ainsi, voire de pousser au suicide ceux qui espéraient pouvoir continuer à vivre au-dessus de leurs moyens en escomptant une éventuelle pitié de ma part ; je n’éprouve aucun remords.

Ils n’avaient pas à essayer de frauder. Ils n’avaient pas à me provoquer.
Je remplis ma mission – le reste est de leur responsabilité.

Lentement, je m’approche du niveau trente-sept, l’avant-dernier étage de mon service. Je suis en avance sur mon horaire, et je sais que je devais devoir prolonger mon attente à la station ; je n’aime pas ça.
Même si ça m’arrive souvent, je n’apprécie guère de devoir prolonger la position passive du bus à un niveau. Les agressions sont nulles aux étages de mes parcours, mais je crains toujours pour l’image de la Compagnie : je ne veux pas que les citoyens croient que nous ne maîtrisons pas nos déplacements, ou que nous subissons des avaries techniques.

Mettant les moteurs à propulsion en pause, je repense à tout ce que je suis prêt à faire pour la Compagnie – à tout ce que je lui dois. Je sais que mes supérieurs ne m’apprécient pas vraiment : ils préfèrent des chauffeurs plus conciliants, comme Jay ou Georges ; ils ne goûtent pas vraiment mon zèle et mon professionnalisme. Je m’en fiche.

Ma mission est plus importante. La remplir est ma seule solution pour rendre à la Compagnie ce que je lui dois. Sans elle, je n’existerais plus : sans sa décision de m’adopter, je n’aurais tout simplement jamais eu la chance de vivre ces moments magnifiques et si purs, quand j’accomplis mes fonctions à la perfection.

La Compagnie me rend heureux.
Je ne fais que la servir en accomplissant du mieux possible ma miss…

« Fr… Frank ? »
Une voix aigüe me sort de ma léthargie ; je n’ai même pas remarqué que la porte du bus s’est ouverte.
« Frank ? C’est bien toi ? »
Deux citoyens me font face : un homme, une femme. Vieux, d’au moins vingt plus âgés que moi. Vêtus de combinaisons sombres et sans âme, de celles que les moins fortunés ou les plus discrets des habitants de ces étages peuvent porter, ils me fixent avec des yeux émus et des mains tremblantes.
« Frank… c’est… c’est… »
L’homme est quasiment chauve. La femme a un regard azur. Lui croise et décroise les doigts avec des gestes frénétiques, comme pour lutter contre le stress ; je fais de même quand je ne me contrôle pas. Elle pince les lèvres en murmurant ces quelques mots, prise par l’émotion ; je ne fais guère mieux quand je m’adresse à mes employeurs.
« Frank… on t’a enfin… on t’a retrouvé… nous… »
Ma mâchoire se crispe, mes doigts se croisent et décroisent et ma respiration devient haletante ; j’ai peur.
« Frank… nous… nous pouvons tout te dire, tout… »
Je ne contrôle plus rien et je suis terrifié. Je ne sais plus quoi faire, et j’agis par instinct.
« Bi… billet. »
Quand je ne contrôle rien, quand je ne sais pas comment réagir, je fais ce qu’on m’a toujours appris – je fais ce que ma véritable mère, mon véritable père m’ont toujours appris.
« Billet, s’il-vous-plaît. »

« Frank… nous… nous venons juste de sortir de… nous avons à peine des puces… nous ne pouvons pas encore… »
Leurs voix ne sont que des murmures, qui viennent à peine dans mon esprit de longues secondes après que leurs lèvres les aient prononcées de l’autre côté de la vitre. Le reste du bus est vide, les autres citoyens, aux combinaisons plus chères et plus impressionnantes, m’ont quitté quelques stations avant.
« Billet, s’il-vous-plaît. »
Ils s’avancent. La citoyenne pose sa main sur la cabine tandis que le citoyen serre ses poings, comme pour frapper la vitre.

J’ai peur – je ne sais pas quoi faire.
Et j’applique donc le règlement. J’accomplis ma mission.

Les systèmes du bus s’activent immédiatement, emprisonnant avec violence les deux citoyens, coupables de monter sans payer et de menacer directement l’intégrité du véhicule et du chauffeur de bus.
Je ne les regarde même pas quand ils sont expulsés du bus ; je vois au loin les forces de police arriver, prêtes à les enfermer pour leurs crimes – à nouveau, certainement.

Et je ne ressens rien.
Ni haine, ni tristesse, ni remords. J’ai agi comme je le devais, comme la Compagnie me l’a appris. Ils… ils ne représentent rien ; ils n’ont jamais été là, ils m’ont condamné à une existence terrible que seule la Compagnie m’a empêché de vivre. En définitive, ils ne sont rien – et la Compagnie est tout.

Pas de billet.
Pas de bus.
Pas d’exception.
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