Discussion: Quelques textes
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Vieux 02/08/2007, 14h58
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Un autre texte, un peu plus déprimant que A Gotham mais plus proche de nous aussi.

Un flic.

Je suis fatigué. Et pas que physiquement.

Bien sûr, mes journées de douze heures sont usantes, mais ce n’est pas ça qui me ruine la santé. Ce n’est pas ça qui me détruit peu à peu. Ca, je l’ai enduré pendant quarante ans, et ça ne m’a jamais rien fait. On prend le rythme. On s’habitue à bosser comme un dingue, à aller au-delà de son contrat pour pouvoir faire ce qu’on veut et ce qui est nécessaire.

Non, ce ne sont pas toutes ces heures qui me fatiguent. C’est ce monde qui m’use. C’est cette société qui me détruit. C’est ce qui leur arrive qui ne me plaît plus. Ca, et mon boulot.

Enfin, non, ce n’est pas totalement vrai. J’aime toujours mon boulot. C’est toujours ma passion, et je sais que j’ai fait le bon choix, jadis. Ca ne m’a pas amené que des joies, j’ai souvent risqué ma vie, mais je n’ai jamais regretté. Et je ne regrette toujours pas d’être devenu un flic.
Nan. Ce n’est pas mon boulot le problème. C’est ce qu’il y a autour.

Le monde…le monde ne tourne pas rond. Je sais que j’ai l’air d’un vieux con en disant ça, mais c’est vrai. C’est malheureusement vrai. Les choses changent, oui, mais elles changent mal. Peu à peu, la société a été transformée pour devenir quelque chose…quelque chose de moins bien. De mauvais.

C’est difficile à expliquer, pour moi. Je ne suis pas très lettré, et je n’ai jamais su bien exprimer mes sentiments, même si j’ai toujours été bon en orthographe et en grammaire. Mais je ne sais pas bien me livrer…m’enfin, ce n’est pas grave. Un flic n’a pas à se livrer, m’avait dit un jour mon instructeur. Sauf avec sa bouteille et son flingue.

A ce moment-là, je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire. C’était un vieux de la veille, un mec qui avait fait la guerre et qui était après rentré dans la police parce que personne d’autre ne voulait de lui et de sa paranoïa. C’était un bon flic. Trop porté sur l’alcool et trop raciste, mais un bon flic.
Il m’a apprit beaucoup de bonnes choses, mais jamais je n’avais compris ce qu’il voulait dire par cette phrase : « Un flic n’a pas à se livrer. Sauf avec sa bouteille et son flingue ».

Pour moi, à cette époque, le monde était soit Blanc, soit Noir. Soit on était quelqu’un de bien, soit on était un criminel et on devait être arrêté. J’étais plein d’espoir. Je voulais changer le monde. Je voulais protéger les citoyens, la veuve et l’orphelin. Je voulais être quelqu’un de serviable, oui. Pas forcément un héros, mais quelqu’un de bien. D’utile. Mais les choses changent.

Au fil des années, j’ai compris que le monde n’était pas Blanc ou Noir. Le monde est Gris. Désormais, c’est devenu un cliché que de dire ça, mais c’est vrai. Il n’y a pas de Bien, il n’y a pas de Mal. Même si je suis catholique pratiquant, je ne crois plus au Paradis ou à l’Enfer. Je reste persuadé que Dieu existe, mais ma foi a grandement perdue de sa force durant ces quarante ans passés dans les rues de la ville.
J’en ai vu des saloperies. Mais je n’en ai jamais faites. Jamais je n’ai violé la loi. Je ne le pouvais pas.

Je pourrais dire que j’avais juré à mon père, ma mère ou mes proches de ne jamais faire quelque chose d’illégal. Je pourrais dire que j’ai fait ça parce que je croyais en des valeurs fortes et invincibles. Je pourrais dire que jamais je n’ai palpé du fric ou fait des saloperies parce que je ne le voulais pas. Oui, je pourrais dire ça. Mais ça ne serait pas vrai, et j’en ai assez des mensonges.

Je n’ai jamais fait ce genre de choses parce que j’avais peur. Peur de perdre mon boulot. Peur de perdre la seule chose qui me tient à cœur. Je sais, je ne devrais pas dire ça. J’ai une femme et des gosses, et je les aime. Mais…mais mon boulot est toujours passé avant.

Je sais, ce n’est pas bien. Je sais, j’aurais dû éviter de les perdre simplement parce que je préférais bosser plutôt que de passer du temps avec eux. Mais parfois…parfois, on ne choisit simplement pas. Mon travail a été ma passion durant toute mon existence, et sans y faire attention, il a rongé ma vie de famille.
Je passais plus de temps dans ma voiture de flic qu’avec mes proches, et même si je faisais des efforts, ça ne suffisait jamais assez. Je le sais. Je le regrette, maintenant. J’aurais dû faire différemment, je pense.

Comme je l’ai dit, je n’ai aucun regret d’avoir choisi cette carrière. J’ai aidé la communauté et j’ai fait ce que je voulais faire, à savoir être utile. Mais maintenant, alors que je suis en face d’une bouteille et d’un flingue, je me demande si être flic veut encore dire quelque chose. Si ce que je suis n’est pas abandonné depuis longtemps par tout le monde.

La société a changé, et j’aurais dû le voir venir. Au fil des années, les criminels sont devenus plus…comment disent les jeunes ? Ah oui. Ils sont devenus plus « cool » que ceux chargés de protéger la population. Il est devenu plus « fun » de violer la loi que de la faire appliquer. Il est devenu plus « tendance » de braquer une arme sur quelqu’un plutôt que d’empêcher que ça arrive.
J’ai vu ça arriver. Et je n’ai rien fait.

Enfin…non. Je n’ai pas vraiment vu ça arriver. J’ai fait un peu l’autruche, me réfugiant dans mon monde et mon travail alors que les changements apparaissaient. Je sais. C’est de ma faute. Mais…mais comment m’en vouloir ? Mon travail était ma vie. Ma famille m’abandonnait, et je pensais que je ne pouvais rien y faire. Qui n’aurait pas fermé les yeux et ne se serait pas plus plongé dans son boulot ? Qui n’aurait pas voulu oublier qu’il avait des proches dont il devait s’occuper si ceux-ci ne voulaient plus de lui ?
Je connais la réponse, maintenant. Celui qui aurait fait ça est quelqu’un de bien. Ce que je ne suis pas.

Mon fils est mort. En jouant au criminel.

Il avait dix-sept ans et c’était sa première opération, si on peut dire. Attiré par le film Scarface, celui qui a fait tant de mal à la vision de la criminalité chez les jeunes tant le message a été mal compris, il a voulu faire pareil que Tony Montana. Il a voulu jouer au gangster, pensant que c’était facile et qu’il y arriverait toujours, comme ses héros.
Il a voulu jouer, oui. Et il a perdu.

J’étais de service, ce soir-là. Et ce fut la première fois de ma vie que j’ai pleuré. Pas parce que mon fils était mort. Pas parce que je venais de perdre la chair de ma chair. Non. Parce que je me rendais compte que maintenant, ma famille était détruite et que j’avais été un mauvais père. Et donc un mauvais homme.

Pour moi, un homme ne peut être un homme que si il réussit sa vie. Et réussir sa vie, ça veut dire réussir ses enfants…être un bon père. Je ne l’ai pas été. A la place, j’ai été un bon flic, mais ça ne veut rien dire. A cause de mon boulot, j’ai perdu mon fils, dont je ne me suis pas assez occupé, ma femme et ma fille. A cause de ma vocation, je n’ai plus rien, maintenant.
Et le pire…le pire, c’est que je n’ai plus la foi. Que j’ai tout sacrifié pour quelque chose qui me semble creux, désormais.

Comme je l’ai dis, les enfants ont préféré être les voleurs que les gendarmes, au fil des années. Et c’est encore pire maintenant. Avec des jeux vidéos qui leur permettent de tuer des flics et de voler en toute quiétude, avec des films qui n’arrêtent pas de faire l’apologie de la violence et du fric et des femmes faciles, je ne me sens plus à ma place dans ce monde. Et je me rappelle de la phrase de mon ancien instructeur. Et je comprends.

J’ai sacrifié ma vie entière pour être flic. J’ai fait de bonnes choses, et je n’ai jamais dépassé la ligne parce que j’avais peur de perdre mon boulot. Je n’avais pas peur de perdre ma famille ou mon honneur…non, juste mon boulot. Je suis un flic à part entière. Pas un homme. Un flic. Un vrai. Avec de la force de caractère, la Justice bien au cœur et l’envie de faire cesser toute criminalité.
Oui. Je suis un flic. Mais je crois que le temps n’est plus aux flics.

Le monde a changé. Maintenant, le temps est aux hommes gris. Je sais depuis des années que le monde est comme ça, mais j’ai toujours essayé d’être Blanc. Un flic doit être Blanc pour être un bon flic. Mais c’est terminé, maintenant.

Désormais, la police est grise, et à tendance Noire. Les gens veulent des défenseurs durs, prêts à faire feu à chaque instant « comme dans les films ». La société est pleine de violence et de fric, et il n’y a plus de valeur. La Justice n’existe presque plus, et elle est rayée par les plus hautes instances parce qu’elle ne va pas assez vite ou bien n’est pas assez dure. La Justice doit être plus dure, dit-on souvent. Je crois cauchemarder quand j’entends ça.
Il n’y a plus de Justice maintenant, non. Il n’y a plus que la Vengeance. Et les vrais flics n’ont plus leur place ici.

Mon ancien instructeur disait vrai, avec sa phrase. Je n’ai pas compris jadis, mais là oui. Face à moi, j’ai une bouteille et un flingue. Je suis vieux, seul et fatigué. Mon boulot est ma passion, mais comment puis-je encore l’exercer quand je suis le dernier à savoir ce qu’est vraiment un flic ? Comment être encore de la police quand plus personne ne veut d’un type comme moi ? Le temps est aux Inspecteurs Harry. Et je ne suis pas comme ça.

Je suis d’un autre temps. D’une période où être flic voulait dire quelque chose, où être un homme voulait aussi dire quelque chose. Je n’ai jamais pu être un homme parce que je n’ai jamais pu être un bon père, et parce que je n’ai jamais su faire la différence entre mes priorités et ma passion.
Je suis un flic. Mais ce monde n’en a plus besoin. Et il est temps que le dernier vestige d’un passé révolu disparaisse…il est temps que le Blanc s’efface pour le Gris.

Je n’ai plus rien, ici. Je n’ai plus de famille, plus d’avenir. Je suis un flic. Le dernier. J’ai une bouteille avec moi et mon arme. Je sais ce que j’ai à faire. Je l’ai toujours su, même si je ne l’ai jamais accepté.
Les vieux éléphants se cachent pour mourir, dit-on. Les vieux flics aussi. Mais eux, ils sont accompagnés par leurs remords, qu’ils ne livrent qu’une seule fois dans leur vie. A la fin. Avec une bouteille et leur flingue.

BANG.
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Elijah Snow : "It’s a strange world."
Jakita Wagner : "Let’s keep it that way."

Warren Ellis.
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