Discussion: Le Bouffe-Univers
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Vieux 04/01/2012, 10h24
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effixe effixe est déconnecté
Super Héros maitre du monde
 
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effixe change la caisse du Fauve
7.
Le temps dans les fast-foods est comme aboli. Tout est long, chiant et sans intérêt. Il pourrait s'y passer le drame le plus terrifiant, la déclaration d'amour la plus émouvante ou la scène la plus drôle du monde, le quidam se contenterait de lever quelques secondes la tête de ses frites light pour regarder bovinement l'action avant de retourner à son banquet de solitude et de trop de protéines, sans même un souvenir de ce qu'il viendrait de voir. Justement, un "Birthday Special" est en train d'être célébré à côté de moi. Trois esclaves chantent en presque chœur la célèbre chanson, devant un gâteau troué avec une bougie plantée dedans qu'un gamin obèse et sans souffle essaye d'éteindre sous le regard vide – quoique légèrement inquiet – de ses deux pères qui, clairement, aujourd'hui, se détestent. Je retourne, à peine déprimé, à mon observation.
Après quelques pseudo-heures d'attente, Caliméro apparaît enfin. Il est entouré d'une cour de gardes du corps qui le portent quasiment jusque dans sa caisse. J'ai juste le temps de héler un cab qui me prend la tête pour négocier le prix de la course avant le départ. Mais je ne connais pas ma destination. Le coup du "suivez cette voiture" le fait tellement rire qu'il accepte quand même de m'emmener. Nous roulons à travers Déprime Land aussi vite que nos véhicules le permettent. Dans ces rues, la Loi dit : "Démerde toi pour ne pas mourir et, si possible, ne pas bloquer la circulation". Alors on essaye d'être le plus citoyen possible. La caisse de Caliméro s'arrête à l'Ambassade Pan-Africaine. Je me fais déposer non loin. Peut-être que cela ne se voit pas, mais j'ai un plan.
Mais d'abord, il me faut me vider. Le manque de spin se fait ressentir depuis le fast-food et j’ai besoin de ma saignée. Au milieu d'une palanquée de containers poubelles verts, je me taillade maladroitement le bras droit, en gémissant de douleur-plaisir. Je regarde le sang noir couler de mon être avec une curiosité de malade mental. Je ne peux m'empêcher d'y voir de la beauté. Mais bientôt l'envie de vomir me signale qu'il est temps d'user du spray cicatrisant. Ça pique.
Le visage un peu pâle, avec juste les joues rosies par le froid, j'ai presque bonne mine quand je me présente à l'entrée de l'ambassade. Deux molosses me foutent à poils et me défoncent le cul au laser. Ils me rasent complètement la tête et le corps puis me fumigènisent entièrement avant de me passer au scan. Une fois assurés de l'absence "d'éléments potentiellement agressifs" sur moi, l'un d'eux m'emmène devant un fonctionnaire qui, avec une réelle politesse, voire une légère obséquiosité, me demande :
— Que puis-je faire pour vous, Monsieur ?
— J'ai des informations sur Freud.
— Oui. Avez-vous lu L'interprétation des rêves ? C'est fascinant.
— Ne vous foutez pas de moi. Contentez-vous d'aller dire à Caliméro que Freud peut revenir. J'ai mis un programme de réintégration dans mon hack. Si on ne me paie pas, ou si on atteint à ma vie, ce que j'ai accompli sera annulé. À moins que je n'exécute la confirmation de sauvegarde. Et ça, je ne le ferai qu'une fois en sécurité… Avec mon pognon.
Vous voyez bien que j'ai un plan.
— Je n'entends rien à vos histoires. Veuillez patienter ici le temps que j'aille m'informer…
— Oui. Faites donc ça. Et magnez-vous le cul… Si je puis me permettre.
L'interface quitte la pièce et j'attends un peu nerveusement de voir à quoi ressemblera le Boss. Je n'attends pas longtemps. Et c'est carrément Caliméro qui entre à son tour. Il n'a pas été rasé, lui. Certains sont mieux vus que d'autres…
— T'es pas mort, toi !
— Si si. Je suis le jumeau diabolique qui revient pour se venger… Connard.
— Surveille tes paroles, petite merde. Tu as peut-être une carte en main, mais personne n'est irremplaçable. Surtout pas le toxico pitoyable que j'ai devant moi.
— Allons ! Un peu de compassion ! J'ai décroché, pour toi. Enfin… Pour ta thune. Alors maintenant, tu vas me donner ce que tu me dois, plus cinquante pour cent, plus un aller simple pour les bulles-lumière. Et seulement là-bas, je finis le boulot. Capice ?
Et là, je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu'il va me sortir une longue tirade qui va, vraiment, me foutre les boules.
— Écoute- moi bien, petit con. Tu t'es foutu dans un truc qui te dépasse complètement. Tu veux que je te dise, t’as vraiment pas de chance. Et tu es vraiment dans la merde.
Et il commence à m'expliquer à quel point les types pour qui il travaille ne sont pas des rigolos, et que ce n'est pas juste lui et moi, mais qu'il y a tout un pays et même tout un continent derrière lui, et que des gens meurent et que d'autres sont sauvés… Je comprends surtout qu'il y a une putain d'arnaque sur des médicaments censément destinés aux malades du sida des pays du sud et qui finissent en compléments nutritifs pour animaux de compagnie des pays du nord. Il paraît que ça rapporte plus. Mais il paraît aussi que certaines ONG trouvent ça moyennement éthique. D'où l'inversion de profil de Freud, pas franchement anti-profit mais franchement trop gourmand quant à l'estimation du prix de son avis positif dans la commission européenne chargée d'auditer le conglomérat pharmaceutique et sa volonté de reconvertir sa production. C'est clair ? Une histoire sordide de thunes arrachées directement des entrailles pourtant maigres de panafricains bientôt morts.
Bon.
À la limite.
Mais vu les milliards d'euros que cela implique, ils peuvent bien me filer ma part, les libéromonstres. Là, Caliméro se la joue honnête. Il avoue que ce n'est pas les gros méchants qu'ont voulu me flouer, mais seulement lui qui voulait juste augmenter sa part du gâteau. C'est bien humain, va… Alors il me dit que, bon, il veut bien me filer ce qui était prévu au départ, pas plus, et que je fasse la confirmation de profil là, tout de suite, dans ce bureau, sinon il me tue et engage un autre hacker qui hackera mon hacking et hack hack hack…



8.
Dément. Je fais ce qu'il me dit ! Ce n'est pas de ma faute. Je suis un être naturellement lâche. Lâche et bêtement confiant. Je ne peux pas m'empêcher de croire que l'homme est profondément bon, qu'il agit mal seulement sous la contrainte et que la parole permet d'arranger les choses. Et puis je n'aime pas quand cela devient trop compliqué. Alors généralement je fais ce que j'ai dit que je ferais, et l'autre fait ce qu'il a dit qu'il ferait et voilà, deal, chacun repart de son côté. Sauf qu'encore une fois je me fais baiser. Moi je dédynamite mon hack et Caliméro me fout une bastos dans le buffet. Ce n'est pas du tout ce qu'il a dit qu'il ferait !
Comment penser qu'on puisse tuer quelqu'un dans une ambassade ? Seul cet abruti suffisant de Caliméro peut croire un truc pareil. En tout cas, ils ne me laissent pas crever. Je veux dire : les ambassadeurs. Cela doit faire tâche, un mort par balle dans un lieu aussi raffiné et cosy. Donc, ils accourent à ma rescousse et me font tout ce que la médecine est capable de faire à un homme, à part la liposuccion, pour le sauver. Mais ça, je ne le sais pas encore, parce que moi, je suis complètement dans les vapes et je me rappelle juste de l'hélicoptère et puis d'un petit bout de l'aéroport. Quand je me réveille, j'ai un peu froid. Pourtant, dehors, il fait 54 degrés Celsius et c'est la Panafrique.
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