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Vieux 29/12/2013, 19h55
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Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0Ben Wawe sait diviser par 0
Il y a plus de deux ans, j'avais publié deux petites nouvelles (ici et ici) de Heroic-Fantasy, alors que je suis un peu allergique au genre.
Aujourd'hui, sur un coup de tête, je me relance avec une petite histoire, qui pourrait être continuée dans quelque chose de plus grand. Voilà, bonne lecture !

***

Les relents d'alcool se mêlent aux fumées âpres qui s'échappent des décoctions et fumoirs dévolus à chaque client. Chacun a droit à sa petite table, son petit coussin, et son coin de mur pour s'écrouler.
Les vapeurs sont si denses qu'un nuage noir règne à l'intérieur de la petite échoppe, perdue au fond d'une cour oubliée de Braglady. La cité et sa population préfèrent se préoccuper des deux artères principales, du commerce qui semble reprendre avec les caravanes. Sont abandonnés les rebuts, les épaves s'échouant ici, pour anéantir ce qui leur reste de conscience dans la bière et les Herbes Infernales.

Les gestes sont lents, mal assurés. Même la cadence des tenanciers, des employés est ralentie. Ceux d'entre eux qui ne sont pas clients après le service sont infectés par les fumées et les vapeurs, et ont besoin, jour après jour, d'en inspirer l'air vicié et corrompu. Quiconque pénètre ici, pour y gagner ou dépenser quelques pièces, est damné*; tous les chemins les y ramènent.

Lui s'est écroulé ici deux semaines plus tôt.
Le dos entre un mur poisseux et un comptoir sale, les jambes avachies sur un sol rongé par les rats, les fesses surélevées par un coussin troué. La table devant lui, la sienne, est entretenue deux fois par jour par les servantes. S'il s'est interrogé, au début, sur ce qui lui était servi, il se contente désormais de consommer.

Il boit ce qu'on lui pose. Il fume ce qu'on lui pose. Il pisse et chie quand la pression devient trop forte, et quand il a suffisamment bu et fumé pour se lever. Il paye quand il le doit.

Il ne se souvient plus de la date de son dernier repas, encore moins de son contenu. Chaque geste est une torture, chacun de ses muscles a décidé de se révolter. Plus de mouvement, plus d'effort.
Le temps de la paix est arrivé. Le temps de l'abandon est venu.

Jadis, il n'aurait jamais cru finir ainsi. Jadis, il ne se serait pas permis de finir ainsi.
Mais le temps-jadis n'est plus. Il a été emporté par les Dragons, comme les Trois Royaumes, les Royaumes Perdus et la splendeur des hommes. Le Pic de Shoggoth, berceau des créatures, est le symbole de la mort et de la désolation auprès de chaque être vivant.
Une génération a passé depuis le trépas du Roi Wayne, et personne n'a pris la relève. Le monde des hommes s'est écroulé, et les survivants ne font que... survivre. Misérablement.

Jadis, en découvrant un tel avenir, il se serait forcé à relever le gant, à prendre ce défi à la gorge et à rendre aux hommes leur gloire.
Mais l'homme qu'il était jadis n'est plus. Son cœur a été emporté avec le Roi Wayne, et son âme a sombré quand il a anéanti la dernière bête véritable au sommet du Pic. Il n'est plus qu'une coquille vide, attendant que ses dernières forces lui échappent. Pour atteindre, enfin, l'enfer auquel ses actes l'ont destiné.

Perdu dans ses souvenirs d'un monde oublié, il ne voit ni l'entrée fracassante d'un groupe de six inconnus, ni leurs échanges lents et compliqués avec les tenanciers. Une main pendante sur une cuisse, les lèvres entrouvertes, il aspire par réflexe les vapeurs de fumée, cherchant avec ses doigts libres le fumoir pour pallier son manque.
Par réflexe, il vérifie qu'il est encore allumé, mais un violent coup de pied envoie au loin l'objet de ses désirs. Ses yeux vitreux se posent avec lenteur sur la silhouette imposante d'un homme, vêtu d'une armure rutilante, doté d'une demi-douzaine d'armes et d'un plastron neuf, avec un insigne qu'il ne reconnaît pas.

Du fond de son hébétude, ses sourcils gris se froncent.

Cela fait plus de vingt ans qu'aucun plastron neuf n'a été réalisé, car cela fait plus de vingt ans que les forgerons ne s'y intéressent plus. Les guerriers portent des bouts d'armure retrouvés sur le champ de bataille, leur donnant des allures hétéroclites qui auraient fait rire les Chevaliers du temps-jadis, si propres et fiers*; mais ils ne sont plus là pour se moquer, leurs cadavres calcinés et rongés traînent au fond des tanières abandonnées de Dragons.
Cela fait plus de vingt ans, oui, qu'aucun guerrier ne s'est présenté devant lui si armé, si glorieux. Malgré la fumée, il découvre autour de lui que les six inconnus sont similairement dotés, exhibant fièrement les couleurs pourpre et noire sur leurs cottes de maille et leurs gants.

Il ne comprend pas leurs paroles, mais il saisit leur sens. Soulevé sans ménagement, comme les autres épaves à l'intérieur de l'échoppe, il est propulsé à l'extérieur. Ils sont convoqués ailleurs.
Le crépuscule est là, la lumière faible, mais l'échange de luminosité sur les pavés et les flaques d'eau est une torture pour ses vieux yeux, rongés par les fumées. Alors que ses camarades crient, hurlent et se frottent les paupières, il reste debout et fixe l'horizon*; malgré les Herbes Infernales, malgré l'abandon, il reste fier.

Poussé, molesté comme les autres, il est mené par les six guerriers, qui forment un escadron autour des clients de l'échoppe. Bientôt, d'autres groupes les rejoignent, et d'autres soldats, exhibant les mêmes couleurs et les mêmes armes, les escortent. La léthargie commence à s'échapper alors que son esprit, même tant embrumé, comprend que tout cela est impossible.

Les gardes, les armées ne sont plus. Ne subsistent que quelques groupes, mercenaires, voleurs, assassins. Des hommes sans foi, sans loi, sans gloire, qui n'auraient nul goût de chercher à porter les mêmes armes, les mêmes symboles.

Ses gestes sont moins lents, mais sa vivacité n'est plus. Son crâne est dégarni, une épaisse et laide queue de cheval blanche virevolte derrière lui, et son œil gauche ne voit plus*; il se sent chuter, métaphoriquement, alors qu'il ne comprend rien à ce qu'il vit et à ce qu'il découvre.
La place centrale de Braglady, où il a passé des mois à batailler et survivre face aux Dragons et à leurs sombres sbires, est noire de monde. La cité entière a été rassemblée là par les guerriers, et son esprit reste fixé sur leur étrangeté, sur le symbole qu'ils arborent et qu'il ne reconnaît pas, un cercle rouge avec un œil noir en son milieu.

En arrivant près de la place, il se rend compte qu'il doit être devenu un vieillard, inutile et dégénéré. En découvrant le centre de la place, il se rend compte qu'il a tort.

Au-delà des commerçants, des voleurs, des catins et des bambins, au-delà de la cité et de son peuple se tient une assemblée.
Son souffle se coupe, ses mains tremblent et des larmes qu'il pensait perdues à jamais se rappellent à lui. Un silence de mort règne sur la place, les guerriers poussent les nouveaux arrivants vers le centre mais aucun ne bouge*; comme lui, comme chacun, ils sont tétanisés par l'assemblée et ce qu'elle évoque.

Douze hommes d'épée, vêtus des plus beaux atours, entourent quelqu'un – leur maître, à n'en pas douter. Haut de deux mètres, debout, emmitouflé dans des habits de Roi, aux couleurs pourpre et noire avec le symbole des deux cercles, les yeux allant et venant sur toute la foule, la langue pendante.
Une créature – un Dragon. Humanoïde.

Sur ses deux pattes arrières, vêtue comme un homme, la bête fixe la foule, d'énormes volutes de fumée s'échappant d'un museau bien plus petit qu'à la normale. Ce doit être un nain pour sa race, mais il sait qu'il n'en a pas encore vu de tels.
Il a affronté, et tué, pléthore de Dragons, mais jamais il n'a croisé une telle créature. Quand elle parle, parce qu'elle parle, des mots humains s'échappent de ses lèvres impies. Son esprit est encore usé par les Herbes Infernales, mais il comprend le sens de ses paroles.

Un nouveau maître est arrivé. Un nouveau monde se lève. Ceux qui le rejoindront obtiendront terres, pouvoirs et avantages*; ceux qui hésiteront seront tués*; ceux qui résisteront seront torturés, et leurs proches anéantis.

La bête dit être Drago. Drago 1er, Roi du Royaume des Dragoshommes.
Et le peuple, terrifié, l'acclame.

Lui s'échappe. Trouve des forces oubliées pour disparaître dans les ombres, entre les guerriers dont l'attention est perdue entre le discours de leur maître et le contrôle de la foule. S'enfuit dans les ruelles sales et abandonnées de Braglady.
Ses jambes le portent encore, et retrouvent leur vigueur pour l'amener d'allée en chemin, de cul-de-sac en arrière-cour. Il connaît la ville, il sait où aller et son cœur le guide.

Il ne comprend pas vraiment ce qu'il fait, mais son instinct a pris le dessus. Il le ramène au cimetière, qu'il a visité il y a plus de deux semaines maintenant. Sautant au-dessus de la barrière comme s'il avait dix ans de moins, il se précipite avec une fougue qu'il n'a plus connu depuis quinze ans vers une tombe anonyme.
Entourée d'une trentaine d'autres sépultures sans aucune inscription, elle est ravagée dès son arrivée. Sans remords, il arrache la pierre d'un coup sec et enfonce ses mains dans la terre. Il creuse, comme un damné, la boue recouvrant rapidement son visage et sa barbe grise.

Quelques minutes ont suffi pour que ses doigts usés parviennent à leur but et touchent l'élément solide.
Quelques minutes ont suffi pour que deux guerriers l'aperçoivent.

Il les entend mais ne les écoute pas – il n'en a pas besoin. Les discours sont toujours les mêmes, fausses promesses et menaces à peine voilées. Ses bras s'enfoncent définitivement dans la terre alors que les deux soldats approchent*; ils ont déjà dégainé leurs épées.

Ils sont derrière lui quand sa prise est bonne.
Et, soudain... il hésite. Il se souvient alors, il se souvient d'avant. De la gloire des Trois Royaumes, menés par les Trois Rois qui régnaient l'un après l'autre, dans une gloire paisible. Des Royaumes Perdus, lieux de magie et d'aventures. Des hommes, prêts à dépasser les défis de l'avenir sous le joug bienveillant de dirigeants courageux et nobles.
Et des Dragons, des horreurs, des déceptions. Des trahisons. Des destructions. Des échecs.

Il se souvient d'un monde qui n'est plus. Il comprend qu'un nouveau naît.
Et il le refuse.

Dans un hurlement de colère, il arrache de la terre une lame terrible, légendaire. Longue d'un mètre, au manche forgé dans les derniers arbres elfiques, au pommeau recouvert de la peau brûlée du nain Dwarin.
Trillium. L'épée des Trois Rois, transmise par le Roi Wayne à sa mort à son ultime chevalier, pour qu'elle ne finisse pas dans la tanière d'un dragon.
Le dernier vestige d'un passé trop lumineux. L'instrument de l'assassinat d'un avenir trop sombre.

D'un geste, il tranche la main du guerrier le plus proche. Son compère, surpris, recule, mais Trillium s'enfonce déjà dans son torse. Un épais liquide rouge s'échappe de ses lèvres alors qu'il happe comme un chiot, battant des bras en l'air comme s'il voulait s'envoler.
Lui, les dents serrées, les yeux ouverts pour la première fois depuis des semaines, se tourne lentement vers le premier soldat. Ce dernier fixe alternativement son moignon et son membre tranché, tenant encore sa lame. Sa tête vient rapidement retrouver sa main au sol, pour qu'elle ne se sente pas trop seule.

Cela n'a duré que quelques secondes. Ce n'est que le début.

Debout, les poings serrés autour du manche de Trillium, il fixe au loin Braglady vidée de son peuple. Il ne sait pas d'où vient la créature, il ne sait pas comment un dragon peut être si petit et se déplacer sur deux pattes ou comment il peut parler, mais il le saura bientôt.
Jadis, les hommes se sont crus supérieurs aux bêtes et n'ont pas voulu en apprendre sur leurs ennemis. Ils ont été anéantis en croyant que ce qui peut tuer un homme peut tuer un dragon. Il ne reproduira pas cette erreur.

Là, au crépuscule, en envisageant un avenir sombre et emplit de cris, de douleurs et de morts, il sourit. Non pas à la perspective des massacres à venir, mais parce qu'il a enfin trouvé la réponse à la seule question qui importe.
Il fut un chevalier – le meilleur. Il fut un solitaire – le pire.

Il est désormais un Survivant – le plus indomptable d'entre tous.
Et il va faire payer chèrement ceux qui voudront l'empêcher de continuer.

Dernière modification par Ben Wawe ; 29/12/2013 à 21h12.
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